Réflexions de confinés sur un monde à renverser – Introduction

Introduction

Le COVID-19, n’était, début janvier, qu’une étrange pneumonie apparue en Chine, qu’on regardait de loin. Aujourd’hui, même s’il est invisible, il est partout et on le redoute, confinés derrière nos fenêtres. Mais cette situation ne nous rend pas aveugles. Dans cette période trouble et aux perspectives encore bien opaques nous avons plusieurs intuitions mais aussi des certitudes. Tout d’abord qu’il ne faut surtout pas écouter les cris d’agonies d’un vendeur d’apocalypse à la sauvette. Le capitalisme n’est pas mort, cette pandémie n’est pas la révolution, il se relèvera. Ensuite qu’on ne peut pas non plus allumer les plein-phares dans le brouillard et crier au mensonge, à la manipulation. La pandémie est là, elle tue autour de nous et n’arrange pas les capitalistes en forçant la machine à s’arrêter. Elle doit repartir. Pour ce faire, l’État s’érige en gestionnaire providentiel de la crise économique, précipitée par la crise sanitaire. Cette restructuration du capitalisme n’entraînera dans son sillage qu’un accroissement de l’exploitation des prolétaires.

Nous ne sommes pas des spécialistes (épidémiologistes, économistes) et on ne veut pas l’être. Si l’on cherche à comprendre la situation, c’est qu’en tant que militants révolutionnaires on considère que la crise actuelle révèle certaines caractéristiques mortifères du capitalisme. Mortifères dans leur forme actuelle mais également dans sa forme restructurée. Il est important pour nous de comprendre les mécanismes des crises du capitalisme pour saisir comment la bourgeoisie va y faire face et de quelle manière nous allons le payer. Parce que dans sa restructuration, la bourgeoisie ne cherchera qu’à sauver ses profits en faisant trinquer le prolétariat. En somme nous devons voir venir les ajustements qu’elle va faire dans la machine pour se préparer à les combattre. Immanquablement, elle va aussi faire appel à des rouages qu’on ne que connaît trop bien, les co-gestionnaires que sont les associations, les syndicats et réformistes de tous bords qui permettent le maintien de l’exploitation capitaliste. Le seul horizon vers lequel nous mettons le cap est la révolution. Si l’on maintient ce cap c’est donc parce que partout dans le monde des luttes éclatent, grève dans les usines, mutineries dans les prisons, manifestations, émeutes et pillages, grève des loyers. Elles sont des escarmouches dans la guerre de classe. La pandémie ne tuera pas le capital, à nous de l’achever.

De ce constat découle de nouvelles questions auxquelles nous tentons ici d’apporter un début de réponse. En quoi il n’y a pas de catastrophe naturelle mais plutôt tout un environnement biologique, menaçant par certains aspects, dont la dangerosité pour l’homme est exacerbée par la production capitaliste ? Comment l’État, les capitalistes et les gestionnaires de tout bord appréhendent la situation et tentent de la résoudre par une restructuration du système ? Et ensuite, comment nous, en tant que révolutionnaires, nous nous saisissons du moment pour y faire face et le dépasser par la lutte de notre classe ?


Première partie : Il n’y a pas de catastrophe naturelle

Deuxième partie : De la crise et de sa gestion

Troisième partie : Il n’y a pas de trêve dans la guerre de classe

Conclusion

Texte en entier (pdf) : Réflexions de confinés sur un monde à renverser, par ASAP révolution

Réflexions de confinés sur un monde à renverser – Partie I : Il n’y a pas de catastrophes naturelles

Introduction

Première partie : Il n’y a pas de catastrophe naturelle

Deuxième partie : De la crise et de sa gestion

Troisième partie : Il n’y a pas de trêve dans la guerre de classe

Conclusion

Texte en entier (pdf) : Réflexions de confinés sur un monde à renverser, par ASAP révolution



Il n’y a pas de catastrophes naturelles

Si on s’interroge ici sur l’origine du virus et la propagation de la maladie, c’est bien parce que le fait pandémique est un fait social dans sa diffusion et son impact sur la production. Les lignes qui suivent ont pour but de vulgariser ce que nous avons compris ça et là sur les origines de ce virus et sa propagation. Nous avons lu l’article de la revue Chuang1 produite par des camarades et avons également essayé de comprendre les travaux de scientifiques se réclamant du marxisme, notamment Rob Wallace2.Nous ne souhaitons pas laisser aux bourgeois le monopole la compréhension de cette période. Il est essentiel pour nous de diffuser ce que l’on semble avoir compris de la situation en la replaçant dans un cadre politique.
Nous avons choisi de baser cette analyse sur les travaux de scientifiques qui se disent marxistes, néanmoins leurs outils d’analyses sont ceux de la classe dominante. La seule qui a les moyens matériels de se poser des questions scientifiques et d’y répondre. Les conclusions de Rob Wallace et de ses camarades, aussi politiques soient-elles sont donc issues du cadre de réflexion ouvert par la bourgeoisie.

« C’est que les scientifiques travaillent pour des laboratoires capitalistes, qui ont des cahiers de charge à remplir, l’impératif économique est toujours la base de leur science. Elle nous empêche de nous poser les questions fondamentales qui pourraient la remettre en cause, s’accaparant les moyens matériels de se les poser. Leurs questions, sont les questions qui rentrent dans le champ du profit. Ils cherchent en fonction d’une finalité prédéfinie à savoir faire perdurer le capitalisme, faire tourner la boutique. La science ne définit pas seulement les scénarios, mais aussi les contours du problème. »
OPIC – Affronter la science du capital3

Nous devons donc être prudents avec les réalités assénées par la science que nous manions ici, elle pose un cadre théorique qui n’est pas neutre et qui est intrinsèquement lié à la société capitaliste qui la produit. On se moque bien de savoir qui est le « patient zéro ». Que la cause, comme certains se sont évertués à le crier sur toutes les toiles, soit à chercher du côté d’un marché humide où des individus mangeraient des animaux sales ou étranges. Cela ne changera pas plus la donne pour nous que si ce virus avait été contracté en premier lieu par un archéologue mordu par une chauve souris dans une ruine Aztèque. Ce qui nous importe c’est bien comment le capitalisme transforme une maladie, chose tout à fait normale et naturelle chez des êtes vivants, en épidémie puis en pandémie. La réflexion scientifique permet de comprendre comment l’interface capitaliste rentre en jeu dans ce sinistre changement de dimension. Mais ne soyons pas dupes, après la révolution aussi il y aura des maladies et elles tueront.

 

 

De la forêt primaire aux hubs marchands, tout est connecté

Ville primaire, forêt bétonnée.

Certains voudraient opposer au capitalisme le plus avancé, une nature primaire, vierge et encore préservée. L’épidémie actuelle nous montre tout l’inverse. Dans son intarissable faim, manifestée par la production, le capitalisme a déjà envahi l’ensemble du vivant, du naturel et l’a imbriqué dans son fonctionnement systémique. C’est un réseau total, qui a étendu ses ramifications partout. Alors si les scientifiques estiment que la souche du virus COVID-19 est à chercher du côté des zones les plus reculées de la planète, ce sont aussi les zones les plus reculées du capitalisme. Cette partie « sauvage » qui ne l’est plus depuis longtemps mais qu’on peut plutôt qualifier « d’arrière-pays ». Là qu’une partie du vivant joue sa partition, vie et évolue, tue et se fait tuer. Ce qui est à souligner c’est que ces zones ne devraient théoriquement pas rentrer en contact de manière aussi directe et violente qu’elles le font aujourd’hui avec le reste du vivant. Cette violence c’est la déforestation ou la chasse par exemple. Des processus qui poussent des espèces animales à quitter leur habitat naturel, celui où elles vivent, pour se retrancher toujours plus loin des espaces transformés par le capitalisme. Elles pénètrent alors son arrière-pays et entrent en contact et souvent en friction avec l’écosystème présent, différent du précédent et où elles doivent apprendre à survivre. Ces différences sont biologiques, elles y rencontrent de nouvelles proies, de nouveaux prédateurs. Mais elles sont aussi micro-biologiques car ces espèces contractent de nouvelles maladies, fruits de virus que leur système immunitaire ne connaissait pas. Ils peuvent leur être fatal ou non. Mais c’est bien le système capitaliste qui transforme un fait biologique en fait social, une maladie en pandémie. Il le fait par la mise en contact de ces virus avec son réseau international de production et de flux en tous genres. Une interface ultra-connectée qui relie par la production, les échanges marchands, le tourisme où la migration des travailleurs l’ensemble des habitants de la planète. L’humanité toute entière est connectée, reliée par le réseau de production et donc en cas d’infection de celui-ci, potentiellement soumise à la contagion. Plusieurs possibilités de transmission émergent.

La première est celle qui a nourri tous les fantasmes sur l’apparition de cette maladie. Fantasmes teintés de sinophobie que nos camarades de la revue Chuang dénoncent comme preuves « du bellicisme et de l’orientalisme évidents qui caractérisent les reportages sur la Chine ». Concrètement, l’idée que les Chinois mangeraient chauve-souris, serpents, pangolins et autres mets étranges, car rares. Derrière cette affirmation se cache une réalité, certaines espèces sauvages se retrouvent sur les fourchettes avant même d’avoir été identifiées scientifiquement. Toutes sont de plus en plus traitées comme des denrées alimentaires et non comme des espèces biologiques à part entière. La nature étant dépouillée lieu par lieu, espèce par espèce, ce qui reste devient d’autant plus précieux. La rareté leur confère une valeur marchande et donc un intérêt pour certains, un marché pour d’autres. Que ce soit pour leur consommation, leur usage médical ou pour toute autres fonctions culturelles par exemple, ces espèces devenues des « biens sauvages » sont recherchées, chassées et mises en vente. Ce qui les intègre directement à de nouvelles chaînes mondiales de marchandises et ouvre la porte à de potentielles contaminations par bonds zoonotiques directs, c’est-à-dire de l’animal à l’Homme. Schématiquement, de la forêt primaire à l’assiette.

Une seconde possibilité, qui au fur et mesure de la recherche du patient zéro devient plus plausible, est l’interface entre les différentes ères géographiques et sociales du réseau capitaliste. En étendant toujours plus loin les zones urbaines, celles-ci entrent en connexion avec les zones rurales et souvent les poussent plus loin vers la forêt. Leur bétail, tout comme les habitants de ces zones rurales, sont alors en contact avec des espèces potentiellement porteuses d’un nouveau virus. Accentuant encore davantage de possibles contaminations par bond zoonotique. Et même si ce sont des ruraux, ils sont, du fait de l’extension capitaliste, en contact avec les premières exploitations périurbaines qui elles-mêmes sont collées aux complexes industriels, connectés au reste du monde. Sinistre jeu de dominos. Robert Wallace4 pointe du doigt que les « maladies sont une question de systèmes de production dans le temps, l’espace et le monde, et non pas seulement d’acteurs spécifiques entre lesquels on peut jongler. » Chuang en profite pour dénoncer alors l’hypocrisie qui en découle : « Ces populations deviennent alors les doublures de la colère des organisations écologistes mondiales, qui les décrivent comme des “braconniers” et des “bûcherons illégaux” responsables de la déforestation et de la destruction écologique qui les ont poussés à faire ce commerce. » La contamination le long du réseau de production et de fait de l’ensemble des individus qui y sont tous connectés n’est donc évidemment pas la faute des petits producteurs ruraux et nouvellement urbanisés. Ils ne sont que le fer de la lance qui s’enfonce dans la forêt et c’est la main bien visible du marché qui en tient fermement le manche.

Il n’y a aucune forêt primaire, naturelle ou vierge. Il n’y a qu’un monde capitaliste plus ou moins développé. Dans son arrière pays se développe, naturellement, un écosystème qui peut lui être dangereux. Lui aussi directement lié et intégré au marché mondial. Le capitalisme n’a pas de périphérie naturelle aux frontières hermétiques, il est total. Tout en son sein est relié par un réseau étroitement entrelacé d’interfaces liant différentes ères géographiques, aux différents degrés de développement capitalistique. C’est ce qui permet à des souches virales dites « sauvages » de devenir des pandémies mondiales.

Mad Max Farm Road

Les big farms, la création industrielle des virus

Mais il ne s’agit ici que du cas récent du COVID-19, d’autres maladies se sont développées, et continuent de le faire, dans un cadre purement industriel. La grippe AH1N1 ou la peste porcine africaine, autres mortifères souvenirs des années 2000, sont des exemples récents de pandémies ayant bouillonné dans ce que Wallace qualifie de « cocotte minute évolutive de l’agriculture et de l’urbanisation capitalistes ». Dans ces élevages aux dimensions pharaoniques, où un bétail cloné se retrouve cloîtré dans de petites cages, où les systèmes immunitaires sont identiques, où les animaux ingurgitent la même bouffe transformée pour coûter moins cher en engraissant au maximum quitte à créer de nouvelles maladies (on se souvient de la crise de la vache folle provoquée par l’ingurgitation de farines animales fabriquées avec des cadavres d’animaux d’élevage), où les animaux sont bourrés de médicaments pour compenser leur faiblesse immunitaire, où tous finissent par attraper le même virus et où tous finissent dans les mêmes assiettes, celles des prolétaires. Ce qui reste de Darwin doit se retourner dans sa tombe, ces bétaillères géantes sont la chambre mortuaire de sa théorie de la sélection naturelle. Il y règne une bio-universalité d’animaux dont les caractéristiques de nombreuses espèces ont été affaiblies voire gommées dans une sélection pour obtenir des nouveaux spécimens répondant au mieux aux attentes du marché alimentaire capitaliste (plus gros, plus gras, à croissance accélérée, etc). L’agro-industrie est le milieu idéal dans lequel des virus, toujours plus dévastateurs, naissent, se transforment, font des bonds zoonotiques, puis sont véhiculés de manière agressive dans la population humaine par les chaînes de production de l’agro-alimentaire. Si en tant que prolétaires nous sommes alors les premiers touchés par ces virus apparus en milieu industriel c’est bien parce qu’ils touchent volailles et porcs, prolétariat des animaux, ceux que nous pouvons encore nous payer. Le bœuf de Kobe, lui, continue d’écouter de l’opéra, de se faire masser quotidiennement et de brouter de l’herbe verte et grasse dans son vaste pré avant d’être dégusté sans risque par les bourgeois. Les rapports de classe et de production se manifestent aussi dans la dangerosité de ce que nous mangeons chaque jour pour recouvrir notre force de travail, exploitée par la bourgeoisie.

 

 

 

Hong-Kong, immeubles et jungle urbaine.

Les conditions socio-économiques, facteur aggravant

Si le fait pandémique trouve sa source dans les réseaux de production, le danger réside également dans la connectivité sans précédent de l’humanité. En 2009, la grippe H1N1 a traversé l’océan Pacifique en neuf jours, dépassant de plusieurs mois les prévisions des modèles les plus sophistiqués du réseau mondial de transport. Les données des compagnies aériennes montrent que les voyages en Chine ont été multipliés par dix depuis l’épidémie de SRAS de 2003. L’empire du milieu est actuellement une plaque tournante de la production mondiale et de l’emploi industriel de masse. Ce qui conduit, par intermédiaire humain ou animal, à un déplacement et une diffusion massive du virus. En effet, la circulation rapide d’un virus dans la mondialisation stimule sa mutation et accroît donc sa dangerosité. Mais sa prolifération et sa létalité sont encore renforcées par les conditions sociales du milieu où il se développe.

Entre 1918 et 1919, la grippe espagnole a fait de 20 à 50, voire jusqu’à 100 millions de morts selon certaines réévaluations récentes. Soit jusqu’à cinq fois plus que la grande guerre qui venait de prendre fin et dont le bilan humain s’élevait lui à 20 millions de décès. Ce bilan de mortalité extrême n’est pas dû à une souche de virus plus meurtrière mais bien à la situation sociale au sortir de la guerre. Surnommée la « mère de toutes les pandémies » ou encore « le premier des fléaux du capitalisme » elle serait née dans un des premiers élevages de porcs de l’ère agro-industrielle, infecté par une souche aviaire avant de faire son fameux bond zoonotique et d’être transmise à l’Homme. Ensuite contractée par des soldats américains qui emmenaient dans leurs paquetage le fameux « American way of life »… et en eux un discret mais dévastateur virus. En 1918 l’Europe est à feu et à sang, une grande partie des villes ont été bombardées. Il règne dans ces zones urbaines ou péri-urbaines une surpopulation, prolétaire cela va sans dire, aux conditions de vie insalubres et atteinte par une malnutrition généralisée. Il a ainsi été étudié que la mortalité due à cette grippe varie énormément, selon les régions et pays qu’elle touche, d’une échelle allant de 1 à 30. L’étude montre aussi que d’un endroit à l’autre, 10 % de revenu moyen en plus par habitant correspond une baisse de 10 % de la mortalité. La pauvreté tue, particulièrement en période épidémique.

Un siècle plus tard une pandémie menace à nouveau la population mondiale. Dans les médias, sur les réseaux sociaux ou dans la bouche des gouvernants il existe un faux discours d’équité face à la maladie. Comme si pauvres et riches, prolétaires et bourgeois formaient alors une Humanité qui ne serait plus transportée par la lutte des classes mais mise en péril toute entière et de manière égalitaire par un agent extérieur, la maladie.

La pandémie est quant à elle un fait social, elle est liée au marché et aux flux. Les zones dans le monde les plus touchées sont en premier lieu celles où il y a le plus d’échanges. Là où se déroule le gros de l’économie mondiale (Chine, USA, Europe de l’Ouest, Taïwan, Singapour ou encore en Corée du Sud) dans ces hubs où il y a le plus grand nombre d’échanges et de rapports économiques au sens large (travail, marchandises, tourisme etc.). La pandémie se diffuse par le marché parce que le marché implique que des biens et des personnes se croisent sans arrêt pour permettre la production constante de profits. Les prolétaires sont donc logiquement les premiers concernés par l’aspect mortel de ce virus mais en subissent aussi prioritairement la gestion étatique et les répercussions économiques.

A suivre […]


1 Revue Chuang : Contagion sociale Guerre de classe microbiologique en Chine (https://dndf.org/?p=18327)

2 Capitalist agriculture and Covid-19: A deadly combination – Rob Wallace (https://climateandcapitalism.com/2020/03/11/capitalist-agriculture-and-covid-19-a-deadly-combination/)

4 Notes on a novel coronavirus – Rob Wallace (https://mronline.org/2020/01/29/notes-on-a-novel-coronavirus/)

 

 

Réflexions de confinés sur un monde à renverser – Partie II: De la crise et sa gestion

Introduction

Première partie : Il n’y a pas de catastrophe naturelle

Deuxième partie : De la crise et de sa gestion

Troisième partie : Il n’y a pas de trêve dans la guerre de classe

Conclusion

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De la crise et sa gestion
La romantisation de la quarantaine est un privilège de classe

Durant cette crise sanitaire, à l’heure où nous écrivons, la moitié de l’humanité est donc en « semi-liberté », une grande première dans l’Histoire. On doit désormais rester chez soi coûte que coûte et limiter les sorties au strict minimum. On ne peut plus se déplacer d’une ville à l’autre, se rassembler est devenu une activité interdite et désormais toutes les relations sociales légales se limitent à trois endroits : la maison, le lieu de travail et les lieux de consommation.

L’encadrement de nos vies, de nos déplacements, en plus du travail, par les nouvelles mesures sécuritaires (notamment administratives) s’affinent et se durcissent, renforcé par les affects les plus réactionnaires : aller baver sur ceux qui ne respecteraient pas le confinement et mettraient en danger tout le monde. Pratique de l’auto-contrôle et nombrilisme exacerbé pour tous ceux qui se payent le luxe d’un confinement comme ressourcement. Les débats sur les plateaux TV sont insultant et désespérant. Entre les discours larmoyant et la diatribe guerrière, des artistes connus montrent qu’ils n’ont vraiment aucun talent sans la myriade de techniciens qui les entourent habituellement. Dans les boites à la production dite « essentie», on multiplie les consignes sur la santé, sans en donné les moyens, tout en réprimant les travailleurs qui ne les respecteraient pas. La police dans sa mission de maintien de l’ordre réprime ceux dont la raison de sortie est jugée inacceptable, les prisonniers sont rationnés et privés de parloir, on promet des primes exceptionnelles aux travailleurs tout en leur sucrant leurs vacances d’été. La gauche « radicale » parle de trêve et se victimise, promettant qu’après « ça vas péter ». Mais la réalité est autre que cette image d’Épinal de film télérama : forcés à bosser, enfermés avec une « famille de merde », entaulés, à la rue, des milliards de gens voient des conditions de vie déjà difficiles se resserrer, il n’y a pas de « trêve », la guerre des classes ne s’arrêtera que si nous la gagnons.

 

 

Le capitalisme, politique de la gestion

« Le besoin croissant de contrôle des populations est, par définition, une obsession étatique, mais elle n’est pas le moteur de l’histoire, ni la raison d’être du confinement. Peu bénéfique économiquement, cette mesure est la conséquence des limites du système de santé tel qu’il est aujourd’hui (c’est-à-dire tel qu’il a été démantelé). Et c’est une contradiction de la configuration actuelle du capitalisme. »

Tristan Leoni et Céline Alkamar Quoi qu’il en coûte. Le virus, l’Etat et nous1

D’après différents commentateurs, le gouvernement Chinois se pose aujourd’hui comme modèle de gestion de crise. Son gouvernement aurait retardé la diffusion des contaminations en limitant drastiquement les libertés individuelles, se qui montrerai qu’un gouvernement autoritaire est bien plus efficace que les systèmes démocratiques. Les gouvernants sortent leurs cartes, injectent du pognon, font des alliances, montrent qu’ils sont capables en quelques jours de faire enfermer chez eux des millions de leurs citoyens et leur ôter les libertés d’habitude nécessaires à la paix sociale. Dans certain pays il y a une impossibilité économique de mettre en place le confinement car la centralité du travail informelle et journalier laisserait des travailleurs confinés sans ressources ; alors même que de nombreux États n’ont pas les moyens de débloquer des aides. Partout le virus COVID-19 décime des milliers de gens, forçant l’arrêt d’une grande partie de la production et entraînant une déstabilisation des marchés. La classe dirigeante (les capitalistes exerçant le pouvoir étatique) disposant d’une palette composée des meilleurs scientifiques, créatifs, économistes, historiens, techniciens et la possibilité d’emprunter à tout va, se débat avec le réel aussi efficacement qu’un insecte collé à un attrape-mouche, incapable de résoudre les contradictions du système dont ils sont les agents.

Le Capital est un système qui ne tournent pas pour sauver des vie mais pour se sauver lui même, voilà se que fais apparaître la situation actuel. Le confinement est une catastrophe économique. L’arrêt du travail, les logiques de flux tendus, la baisse de la consommation, l’organisation mondiale de la production, la fermeture des frontières, met les capitalistes dans la difficulté et amène logiquement à une crise mondiale. C’est finalement toujours la même stratégie que mettent en place les capitalistes, que cela soit un mouvement gilets jaunes, une pandémie ou l’explosion d’une centrale nucléaire. Il s’agit toujours de gagner du temps, ne pas perdre le contrôle et relancer au plus vite l’économie en en tirant un maximum d’avantage. Aujourd’hui il s’agit de remettre tout le monde au plus vite au boulot sans que le nombre de mort ai trop d’impact sur la réticence des travailleurs à se rendre dans les boites.

Le ralentissement mondial de la production est une grosse partie du problème des capitalistes : comment faire repartir l’économie en amortissant les effets de la crise. Évitant ainsi d’affaiblir les structures de l’Etat et du Capital ce qui pourrait permettre au prolétariat de s’engouffrer sur les chemins de la Révolution.

 

 

Mécanismes de la crise

On voit trop souvent la crise comme un « moment » où le capitalisme ne fonctionne plus, comme si on était arrivé à la fin d’un modèle ou d’une époque et que pendant l’avant-crise, le capitalisme fonctionnait « bien ». Les crises ne sont que des moments précis qui font apparaître des déséquilibres latents de manière explosive. Elles ponctuent sa temporalité dans la sphère financière comme dans la sphère de la production. S’intéresser aux mécanismes de la crise est essentiel, pas tant pour prétendre saisir tous les mécanismes économiques mais plutôt là pour envisager les conséquences que ça va avoir sur nos gueules au moment où les capitalistes voudront « résoudre » la crise. C’est à dire nous exploiter toujours un peu plus. On est donc obligé de faire un détour par l’économie, pour comprendre la « crise » qui s’annonce.

Pause repas dans le capitalisme – Wuhan mars 2020

L’économie d’aujourd’hui, c’est-à-dire mondialisée, financiarisée, avec des échanges libéralisés au possible, fonctionne de manière systémique et la crise en est le mécanisme le plus terrifiant. Rien n’est autonome, tout est lié : les banques échangent entre elles, les marchés financiers sont connectés et chaque pays est dépendant d’un autre par sa production. Un problème localisé peut alors entraîner des conséquences démentielles dans le monde entier. Le COVID-19 en est l’illustration : un virus cantonné au départ à une ville chinoise peut finalement se propager dans le monde entier et entraîner avec lui une crise économique colossale, par la réaction que les États ont de cette crise.

Le déclencheur de la crise qui s’annonce touche donc la sphère de la production : c’est celui d’un arrêt général de l’activité en raison d’une pandémie inédite. Ce n’est donc pour le moment pas une crise financière c’est d’abord une crise de la production : moins de force de travail disponible, ça veut dire moins de marchandises/services ; moins d’échanges, ça signifie moins de profit pour les patrons. En 2008, le déclencheur de la crise est différent, c’était la spéculation de certaines banques américaines dans l’immobilier. Crise partie de prêts hypothécaires à bas coûts sur des maisons peu chères en vue d’accélérer l’accession à la propriété pour des familles prols américaines, les Subprimes étaient une bulle spéculative qui a fini par exploser parce qu’à force de tirer la corde (taux d’intérêt très bas, conditions de remboursement pas garanties, construction immobilière vitesse grand V) elle finit par se briser. On connaît la suite : les prols ne peuvent plus rembourser leurs prêts de façon massive, les banques s’endettent, l’État sauve les banques, krach boursier, les investisseurs flippent en retour, récession, mesures d’austérité décidées par les gouvernements du monde entier.

La crise de 2008 a donc d’abord été une crise spéculative – c’est-à-dire venant de l’activité d’une poignée de traders, d’investisseurs, de banquiers, cherchant à augmenter leur revenus via toutes sortes d’opérations financières, ici des prêts – et ce n’est qu’après qu’elle a entraîné toute l’économie dans son sillage, affectant massivement la sphère de la production et donc nos conditions de travail. Mais le déclencheur de la crise a donc beau être différent, ça tapera pareil sur nos gueules sinon pire. Les causes de la crise peuvent venir de la sphère spéculative, elles affecteront forcément l’économie « réelle ». Contre une gauche qui fait de la finance une sphère déconnectée de celle de la production, comme si les capitaux ou les actions sur lesquels les traders spéculent étaient autonomes de la sphère du travail: derrière leur business, c’est notre force de travail, nos vies qui font tourner la machine spéculative. Notre ennemi, ce n’est donc pas la finance, c’est le capitalisme dans son ensemble, finance comprise.

Et on retrouve aujourd’hui l’aspect systémique qu’avait la crise de 2008. Vous pouvez n’avoir rien en commun avec les banques américaines à l’origine des Subprimes en 2008, ne pas avoir de prêts à rembourser ou de comptes chez eux, ça ne change pas que leur business aura plus tard des conséquences à l’autre bout du monde sur nos conditions matérielles d’existence ; c’est ça la logique de la crise qu’il faut comprendre. 2008 est lourd d’enseignements pour montrer à quel point il n’y a pas de « solution » à la crise et que les États et les capitalistes de manière générale, quand ils cherchent à « gérer » la crise, sont dépassés et ne font qu’augmenter la pression au travail, augmenter la concurrence entre prols, bref à renforcer l’exploitation, qu’il y ait du taff (relance) ou pas (récession).

Déclencheurs différents, finalité toujours aussi pourrie pour nous sinon pire. Le fait qu’on assiste à une crise de la production et non une crise spéculative amène quand même une spécificité de la stratégie de l’État dans sa gestion de la crise. Contrairement à 2008 où l’État avait renfloué après-coup les banques endettées, aujourd’hui il intervient directement dans la production. Et pour sauver les meubles, il accepte des niveaux d’endettement incroyables pourvu qu’on sauve les entreprises, les patrons et le secteur privé. Il accepte de payer lui-même les salaires et les factures des entreprises. Mais en réalité ce n’est pas vraiment lui qui « paye », ce sera la banque centrale européenne qui rachètera les surplus de dettes françaises mais aussi italiennes, allemandes par la suite. Le gouvernement choisit aussi certains secteurs qu’il aurait tort d’ignorer, en donnant des aides (Air France par exemple). Le timing est serré et le gouvernement joue sa légitimité : prêt à tout pour sauver le patronat et les entreprises. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tous ces milliards de dette artificielle mis sur le dos de « la banque des banques », personne ne sait vraiment ce que ça va devenir après ni les conséquences que ça aura sur l’économie réelle…

« Tel un personnage de dessin animé avançant au-dessus du vide, le capitalisme financier poursuit sur sa lancée alors même que sa base productive vient à disparaître sous ses pieds. À un moment ou à un autre, cependant, le personnage prend conscience de l’abîme qui s’est ouvert sous lui, et, comme pour le capitalisme, c’est précisément cette prise de conscience qui précipite sa chute réelle… »

Léon de Mattis,

Corona Capital parti 1 : Crise épidémique et crise du capital.2

Nous sommes donc au bord du précipice. La crise va effriter le système économique, des parties entières vont se détacher et tomber. Seuls, par entreprise, par famille, par nationalité, par empire industriel, les capitalistes vont essayer de tirer leur épingle du jeu. La crise va rebattre des cartes. Des très riches vont être ruinés, des petits patrons vont devenir très riches. Mais petits ou grands, ils ont les mêmes intérêts : saisir les opportunités pour faire du profit, accumuler de la richesse. Ils ont les mêmes problématiques : Comment avoir la marchandise la moins chère ? Comment avoir la main d’œuvre la moins chère ? Comment dégager le plus de profit ? C’est ce qu’on appelle la classe bourgeoise : les capitalistes.

Nous, les travailleurs, nous n’avons pas les mêmes intérêts. Nous travaillons pour gagner un salaire, pour pouvoir subvenir à nos besoins. Nous avons un rôle de producteur pourtant nous en tirons aucun profit, Nous avons pas choisi de jouer mais on est obligé de participer. Nous, notre intérêt c’est de détruire à la fois le jeu et les rôles qui sont distribués.

 

 

Le rôle de l’État : nous mettre au travail !

« Macron ne veut rien lâcher pour une raison simple : il a dans son dos le mur des riches.  Un mur de film d’horreur, bourré de dents, de mâchoires acérées qui claquent… Car un peu partout sur ce globe, c’est leur place que les bourges défendent.  S’en prendre à leur profit, c’est accélérer encore l’arrivée de la crise économique,  dans laquelle toutes les ruines sont possibles y compris celles des plus gros.  Mais le capitalisme, c’est une bête qu’on ne peut pas se contenter de blesser.  Si on ne l’achève pas, elle viendra nous le faire comprendre. Pensons à la crise mondiale de 2008 et la cure d’austérité qui l’a suivie… »

Citation du journal Jaune 2 écrie pendant le mouvement Gilets Jaunes, diffusé dans les manif et sur les ronds points.3

Comme d’hab: se tuer au travail

Pour prendre partie pour le prolétariat – comme seule force capable de détruire le capitalisme – il faut définir ses ennemis de classe. Non pas par une identité mais par leur rôle dans la production et par leurs intérêts à ce que la capitalisme et l’État restent en place. Les représentants et les portes paroles de la large classe des possédants tiennent une banderole commune : « L’union sacrée » qui gère la société pour « l’intérêt commun ». C’est à dire leur alliance pour leur propre intérêt de classe. Et ce n’est pas une question de pourcentage. Notre force n’est pas le nombre mais le fait que nous produisons tout, que nous n’en tirons aucun profit et que nous avons donc trop peu à perdre. La force des capitalistes, en plus de posséder les moyens de production, ils possèdent les structures de gestions qu’est l’Etat (police, justice, prison, armée) ; ils ont donc TOUT à perdre. Ils ne lâcheront jamais le pouvoir. Nous ne leur laisserons pas le choix, nous prendrons tous.

Bien qu’ils aient des intérêts communs, les bourgeois ne sont pas du tout unis et sont en désaccord sur bien des points. Il y a dans la dictature du marché une concurrence féroce, ils sont prêt à tout pour être devant. Les désaccords politiques quant à la gestion sont mis en spectacle régulièrement par les élections, par des débats sur des plateaux TV, une sorte d’octogone publique. Faut-il fermer les frontières autour de la France ou autour de l’Europe ? Faut-il investir dans la santé ou dans les prisons ? Faut-il construire des centrales nucléaires ou des champs d’éoliennes ? A quel point faut t-il redistribuer : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ? Chaque famille politique défend sa couleur : vert, jaune, rouge, brun, rose, etc. selon ses intérêts. Qu’importe puisque c’est toujours et encore la sauvegarde du capitalisme qui est en jeu…

On peut nous rétorquer qu’en France comme dans d’autres pays, l’État essaie d’aider au mieu les prolétaires. On peut alors citer la mise en place du chômage technique/partiel, son extension aux intérimaires, l’augmentation du RSA et des APL pour les familles qui les touchent… Si ces mesures n’empêchent pas une perte importante de revenus et laissent de côté encore bien des prolétaires (vacataires, travail informel, etc.), il semble crucial de garder en tête leur rôle de mise sous perfusion de l’économie nationale. Il ne s’agit pas de gestes de « solidarité » mais bien d’essayer de limiter l’ampleur de la crise. Les États qui en ont les possibilités soutiennent l’offre (les entreprises) et aussi la demande (les travailleurs-consommateurs). Cette posture a également une dimension de contrôle de la reproduction de la force de travail et de soupape de sécurité face au risque de soulèvements prolétaires.

 

 

Les politiques d’aides sociales : soutenir la demande et la reproduction de la force de travail face à la crise

L’arrêt de l’approvisionnement ou de l’activité totale dû au confinement planétaire a des coûts économiques forts qui ne tarderont guère à relancer la crise en place depuis 2008. Chaque État selon ses moyens et la structure de son économie tente de limiter la casse que ce soit par le choix de l’ « immunité collective », la limitation du confinement, l’injonction à rester ou retourner travailler, etc. Une course entre les États et entreprises capitalistes est lancée. La question est qui sortira son épingle du jeu à la sortie ou qui laissera des plumes. C’est par exemple tout l’enjeu d’avoir, ou non, des stocks de production nationaux importants prêts à inonder des marchés sous-alimentés à la fin du confinement.

Or si le confinement impacte massivement la production faisant baisser l’offre sur le marché, la demande a pris elle aussi une grande claque dans la gueule. Les prolétaires ont perdu des parties importantes de leurs salaires voire pour certains tout. Le risque d’une chute libre de la consommation était alors imminent et de fait cette consommation a subi une baisse importante notamment dans les secteurs estimés « non essentiels » (tourisme, hôtellerie-restauration, culture, etc.). Des États ont alors déployé différentes stratégies de soutien à la demande pour limiter les pertes de l’économie nationale : chèque de 1000$ par ménage aux USA, réduction des loyers en Belgique, mise en place du chômage technique/partiel et de hausse d’aides sociales (RSA, APL) pour les familles en France, etc. L’exemple des supermarchés est ainsi intéressant. Si des personnes peuvent être verbalisées pour des achats considérés comme « non essentiels » (teinture, coca cola, etc.), on remarque que tous ces produits « secondaires » sont bien en vente et réapprovisionnés sans difficulté. L’idée est bien que l’on continue à les acheter pour alimenter les entreprises concernées, à condition de mélanger ces produits à ceux « essentiels ».

Cette place du prolétaire dans la consommation est notamment à relier à la stratégie fordiste et ses évolutions. En parallèle de la systématisation de l’emploi de la chaîne, une des innovations de Ford a notamment été d’élever le salaire des ouvriers de ses usines en incitant d’autres patrons à suivre son exemple. L’idée était simple, il s’agissait que l’ouvrier ait les moyens d’acheter les modèles de voitures dites « populaires », soit bas de gamme, pour augmenter la demande et donc les profits. Au-delà de reproduire sa force de travail, l’ouvrier devait être capable de participer à la consommation de biens non primaires pour développer les débouchés des marchés.

Une politique de relance de la consommation dans ce contexte est également un outil de sauvegarde de la force de travail et de sa reproduction. En effet pour les capitalistes, laisser dépérir une part trop importante des prolétaires peut être coûteux, cela implique pour eux de se retrouver avec une main d’œuvre de moins bonne qualité par la suite car sous-alimentée, ayant développé des problèmes de santé, etc. Et quand il s’agit d’un prolétariat avec un niveau de qualification relativement élevé (massification scolaire, etc.), la perte sur investissement initial est par conséquent plus lourde. Mettre en place quand c’est possible un système d’assistance sociale est depuis longtemps pour les États capitalistes un moyen d’entretenir la force de travail selon les attentes de leurs marchés.

La naissance de l’assistance sociale au début du XXème siècle dans plusieurs États capitalistes (Chili, France, etc.) se fait d’ailleurs pour faire face à une détérioration physique du prolétariat dans le contexte de l’industrialisation (travail et mortalité infantile par exemple) et aux mouvements ouvriers révolutionnaires qui se développent. L’assistance sociale est alors avant tout un moyen de garantir d’avoir une main d’œuvre en bonne forme physique et mobilisable pour l’armée tout en pénétrant dans les foyers ouvriers pour mieux les contrôler.

Lorsque la bourgeoisie se retrouve confrontée à des mouvements forts dans le prolétariat, comme depuis plus d’un an du Chili à Hong Kong en passant par le Liban ou l’Irak. Elle réfléchit à comment les contrôler pour les étouffer ou à minima les canaliser suffisamment pour neutraliser la menace. Dans ce contexte, le déploiement d’aides apparaît bien comme un moyen de contenir également la « colère sociale » et d’amoindrir un éventuel mouvement social dur à la fin du confinement. Lâcher de la thune pour ne pas laisser se raviver les braises encore brûlantes laissées par les prolétaires du monde entier.

Guerre de classe

Macron, dans son discour du 13 avril peine à cacher que l’ouverture des écoles le 11 mai est importante uniquement pour que les salariés retournent au travail. Les centrales syndicales commencent déjà à négocier la reprise du travail et l’austérité. Les gestionnaires de la misère réorganisent le travail gratuit. Les bourgeois bobos, se planquent dans leurs eco-bunkers et croient pouvoir vivre au delà du capitalisme. Les petits patrons ont peur de devenir des salariés comme nous. Répression et remise au travail. Voilà la gestion de la crise partout dans le monde. Il n’y a pas de bonne gestion de la crise, comme il n’y a pas de bonne gestion de l’exploitation. Il y a des mouvements de classe, des changements de rapport de force. C’est la guerre de classe.


3. Les numéros sont lisible sur : http://jaune.noblogs.org

Réflexions de confinés sur un monde à renverser – Partie III : ll n’y a pas de trêve dans la guerre des classes

Introduction

Première partie : Il n’y a pas de catastrophe naturelle

Deuxième partie : De la crise et de sa gestion

Troisième partie : Il n’y a pas de trêve dans la guerre de classe

Conclusion

Texte en entier (pdf) : Réflexions de confinés sur un monde à renverser, par ASAP révolution



 

Pas de trêve dans la guerre des classes

Le COVID a interrompu brutalement les mouvements sociaux qui traversaient le monde depuis plus d’un an. Si ces mouvements ont eu des déclencheurs distincts, la simultanéité des soulèvements prolétaires dans plusieurs pays peut sembler révélateur d’une lame de fond de contestation internationale du système capitaliste et sa gestion des différents territoires dans le processus de production. Des conflits créés par les contradictions même du capitalisme suscitent en permanence des luttes collectives et organisées contre les exploiteurs. Si le discours commun de dénonciation du fonctionnement des États et la revendication de plus de « démocratie », tend à nourrir fortement le réformisme comme proposition politique principale (le RIC en France, la Constituante au Chili, etc.). Ces mouvements ont néanmoins offert de vastes espaces à l’auto-organisation politique avec des pratiques radicales diffuses (pillages, autoréductions, défense physique des cortèges, etc.) qui apparaissent signifier une période au potentiel révolutionnaire.

Mutinerie dans une prison de Buenos Aires (Argentine) le 24 avril 2020, suite à l'annonce d'un cas de COVID-19 chez un maton.
Mutinerie dans une prison de Buenos Aires (Argentine) le 24 avril 2020, suite à l’annonce d’un cas de COVID-19 chez un maton.

Alors que les travailleurs du monde entier sont touchés par l’épidémie, ils sont contraints de penser des formes d’organisation et d’entraide nécessaires à leur survie tout en continuant de lutter contre l’exploitation qui s’accroît avec la crise. Cette contradiction permanente entre les moyens de notre propre survie et celle de la destruction du capitalisme n’est évidemment pas nouvelle mais le COVID par sa mortalité et la situation qu’il entraîne actuellement ont des conséquences sur la lutte des classes.

 

 

De la survie à la lutte

La solidarité est nécessaire à la survie, mais pour nous elle a besoin d’être organisée sur des bases de classe, connectée aux luttes qui émergent. Face à la gestion de la crise par les capitalistes entraînant isolement, appauvrissement et de nombreux morts, des groupes progressistes ou révolutionnaires dans différents pays ont réagi en se proposant d’organiser des maraudes, des distributions alimentaires, notamment à destination des plus pauvres et isolés. Nous ne devons pas nous satisfaire de cette proposition politique aussi sympathique soit-elle ! L’État et les bourgeois sont bien contents s’ils peuvent nous déléguer ce rôle de gestionnaires de la misère, pour eux, c’est tout bénef. Moins d’argent à investir pour maintenir un niveau de vie acceptable et en plus les révolutionnaires, pris par le travail sisyphien1 d’adoucir la misère générée par le capitalisme, ne sont plus occupés à diriger les coups vers ses responsables. Les exemples des squats vers lesquels les pouvoirs publics renvoient migrants et sans domiciles, sont légions. Cette dérive humanitaire est inévitable car pour la bourgeoisie c’est la seule manière acceptable de réduire les maux du capitalisme.

L’un des impacts les plus édifiants du confinement est la mise au chômage de millions de travailleurs. Ce qui entraîne une baisse immédiate du salaire global des prolétaires et à fortiori de nos conditions matérielles d’existence. Que notre travail soit légal ou non, qu’il soit protégé par un contrat ou pas, de nombreux travailleurs se retrouvent actuellement dans l’incapacité de taffer du fait du confinement. D’une part, une bonne partie des travailleurs, en particulier ceux de courte durée et clandestins, n’ont plus de salaires ou touchent seulement de maigres allocations de l’État. D’autre part, il n’y a pas de certitude que l’emploi qu’ils effectuaient avant existe encore au vu de la réorganisation du capitalisme qui s’annonce. Et s’ils retrouvent un travail après le confinement, la mise en concurrence avec tous les autres travailleurs risque d’être particulièrement violente, on peut s’attendre à une détérioration des conditions d’exploitation, toujours plus dégueulasses (hausse des cadences, plus grande flexibilité, baisse du salaire direct ou indirect, etc…). Plus largement c’est l’ensemble du prolétariat qui va voir ses garanties liées à l’emploi totalement chamboulées. Quand bien même actuellement certains ont encore la sécurité de leur emploi ou l’assurance de toucher une allocation chômage décente, la réalité est que nous allons nous retrouver dans des situations financières ingérables avec le risque de ne plus pouvoir payer nos charges (factures, crédits, loyer…). C’est donc la mise en péril de notre capacité à reproduire notre force de travail et en même temps de notre capacité à nous défendre au travail qui est en jeu actuellement.

 

 

Premières secousses

Cet appauvrissement généralisé des prolétaires pointe déjà le bout de son nez. Des réactions ont éclaté partout. Alors que l’objectif des bourgeois du monde entier est de maintenir leurs profits, l’inquiétude est montée d’un cran dans les rangs des travailleurs.

Mutinerie dans une prison de Buenos Aires (Argentine) le 24 avril 2020, suite à l’annonce d’un cas de COVID-19 chez un maton.

Les premières réactions massives ont eu lieu dans les prisons tout autour du monde, ces taules où une grande majorité de prols croupissent, souvent pour des crimes et des délits liés à leurs conditions de vie. Vols, deals, braquages, escroqueries sont les infractions qui remplissent en grande partie les prisons du monde entier de galériens cherchant à échapper à la misère ou au salariat par l’illégalité – sans fantasmer le monde des mafias et du crime organisé qui ne sont que l’envers du décor du salariat, sa version grossie et plus violente, qui se jette sur les populations les plus appauvries partout dans le monde. Les centres de rétentions, taules pour étrangers sans papiers, ont été particulièrement touchés, en France on peut par exemple citer des mouvements au Mesnil-Amelot, à Vincennes, à Oissel contraignant l’État à remettre en liberté de nombreux enfermés comme au CRA de Bordeaux qui a été entièrement vidé.2 Inquiétude d’une contamination rapide, taules surpeuplées, nouvelles privations et vexations imposées par les États (suspension des parloirs, des activités, notamment)… Pas étonnant que les révoltes se soient répandues comme une traînée de poudre de Téhéran à Caracas, de Rio à Vezin en passant par Rome.3

Dans de nombreuses régions connaissant de forts taux d’emplois informels, l’impossibilité de travailler et donc de générer des revenus a conduit à s’organiser pour se réapproprier collectivement de la bouffe directement à la source, supermarchés, magasins ou transports. Notre but n’est pas ici d’affirmer qu’une vague généralisée d’autoréductions s’organise au plan mondial, mais que des réappropriations ou tentatives de réappropriations prolétariennes ont pu être observées dans des endroits aussi divers qu’au Honduras, au Mozambique, au Mexique ou en Sicile. 4

Autre tendance du printemps chez les travailleurs du monde, un refus croissant de payer son loyer5 . De la Belgique aux USA, en passant par l’Italie ou la France, des campagnes pour organiser la grève des loyers apparaissent, répondant à la situation qui fait que de nombreux travailleurs subissent une perte brutale de revenu. Partout déjà face à la colère qui monte les gouvernants lâchent des miettes pour éviter que les prols prennent de telles mesures : distribution de bons alimentaires en Italie, de chèques de 1000$ par foyer aux USA, suspension des loyers du parc public de logements à Berlin, Barcelone ou Lisbonne, revenus pour les travailleurs non déclarés au Brésil6… L’objectif n’est de toute évidence pas de nous rendre la richesse que nous produisons chaque jour mais de nous garantir le minimum vital, défendre la propriété privée aujourd’hui et nous remettre au travail le plus vite possible. Dans les pays notamment en France où l’État assure encore quelques garanties sociales, le vernis met un peu plus longtemps à craquer, mais combien de temps encore alors que de nombreux travailleurs vont vite épuiser leurs maigres économies avec des revenus réduits à peau de chagrin ?

Avec les premières mesures de confinement et le nombre de morts qu’on voyait augmenter chaque jour aux infos, l’inquiétude et la colère sont montées dans les ateliers et les bureaux. Les travailleurs à qui on imposait peu à peu un confinement strict pour toutes les activités qui adoucissent habituellement notre quotidien – faire la teuf, (se) faire les magasins, aller au ciné, le match du samedi soir ou boire des bières dans un parc – se voyaient par contre obligés de continuer à aller se presser dans des usines ou des bureaux bondés, se serrer dans les transports matinaux pour produire les mêmes marchandises et services que d’habitude7, business as usual on vous dit.

 

 

Fièvre mondiale

Tout autour du monde, des travailleurs mettent en place des stratégies pour refuser le plan imposé par nos ennemis de classe. Continuer la production à tout prix au détriment de notre santé. On a pu voir des arrêts de travail, plus ou moins collectifs, prenant des formes différentes : droit de retrait, grèves, débrayages… Ces arrêts de travail adoptent trois grands types de revendications :
– l’aménagement du travail afin de pouvoir respecter les mesures dites de “distanciation sociale” et/ou la distribution de matériel de protection et d’hygiène pour continuer l’activité
– l’arrêt total de la production (ex : grève des métallos dans le nord de l’Italie)8
– des augmentations de salaire ou des primes liés au principe de “risque”.

Manifestation de travailleurs des usines du textiles à Dhaka (Bengladesh) le 15 avril 2020, pour le versement de leurs salaires.

Ces luttes qui surgissent selon des formes similaires autour du globe9 posent en acte quelques questions centrales pour l’organisation des prolétaires :

D’une part une faiblesse organisationnelle du prolétariat, face à une crise d’ampleur et à l’organisation des capitalistes pour y répondre, nous ne sommes pour le moment pas en mesure de poser un rapport de force nous permettant de prétendre à autre chose que le maintien de notre propre reproduction. En effet les revendications actuelles des travailleurs se comprennent comme une lutte pour notre survie, pour ne pas être contaminé ou au moins voir le risque et les efforts auxquels on consent compensés financièrement. En réclamant des primes, des masques de protection ou la fermeture momentanée de nos lieux de travail pour nous protéger nous et nos collègues, nous exprimons simplement une exigence de maintien de nos possibilités de reproduction. De la même manière qu’on fera grève pour demander une augmentation de salaire après des années à voir notre salaire réel diminuer à cause de l’inflation, on fait aujourd’hui grève pour garantir notre possibilité de retourner bosser demain.

D’autre part on voit apparaître de manière large chez les travailleurs une réflexion autour de la question de la production : Qui produit ? Qu’est ce qu’on produit ? Pourquoi ? Est-ce utile pour répondre à l’urgence sanitaire ? Si non pourquoi continue-on à la produire ? A travers ces questions, la situation que nous traversons, sème à l’échelle de la planète entière des petits cailloux sur les chemins de la conscience de classe. Parce que la question de la production est la question centrale qui structure la société, se rendre compte de notre capacité à penser et organiser la production de biens et de services est une étape importante pour reconstruire des perspectives révolutionnaires.

Pour certains, ce sera une première expérience de lutte, qui poussés par l’urgence de la situation adoptent des pratiques, de grève par exemple, qui avaient disparu dans de nombreuses entreprises. Le caractère mondial de la situation, à une époque où l’information circule aussi vite, permet de voir de manière très claire que les problématiques que nous posent notre condition de prolétaire sont mondiales. Voir des travailleurs refuser de travailler avec le risque d’être contaminés ou demander des garanties de protection face au virus donne forcément des idées, et s’ils le font à Bombay ou New York, pourquoi pas ici ? D’autant plus qu’on travaille parfois pour le même patron.

Partout déjà on peut voir les habituels gestionnaires de la colère sortir du bois et travailler main dans la main avec les patrons pour relancer la production10. Ainsi des négociations entre certains syndicats de PSA ont permis de commencer à organiser la relance de la production, pareil pour les métallos italiens que leurs syndicats ont poussé à retourner au travail avec à peine quelques garanties d’hygiène. Qui sait si demain on ne nous refera pas le coup du grand devoir prolétarien de relancer la production dans un pays sinistré ? Ce qui est sûr, c’est que les forces cogestionnaires sont à l’affût et vont sans doute travailler dur pour récupérer une partie de l’influence qui leur a été enlevée par l’État, en jouant la carotte de la responsabilité face à la crise et du bâton de la grève dans les quelques secteurs qu’ils contrôlent encore.

Face à une situation de crise et d’appauvrissement du prolétariat, de nombreuses luttes vont émerger. Comment intervenir dans les luttes de notre classe pour que les potentialités révolutionnaires se renforcent face à la gestion de l’État et l’encadrement syndical ? La question reste ouverte et il n’y a sans doute pas une seule bonne réponse, ce qui est sûr c’est que les prochains temps vont être déterminants.

 


1 En référence à Sisyphe, un roi de Corinthe dans la mythologie Grecque. Il fut condamné dans l’au delà à pousser chaque jour une pierre au sommet d’une montagne avant de la voir toujours retomber. Se dit d’un travail impossible et sans fin.

11 Nous contribuons avec des camarades à ce site international d’informations, de débats et d’échanges sur les luttes de classe sous covid. https://feverstruggle.net/fr

Réflexions de confinés sur un monde à renverser – Conclusion

Nous avons conscience que même après l’abolition des classes et la destruction du capitalisme, les virus continueront d’exister, les épidémies perdureront. La nature est par essence un environnement soumis à la dialectique où des forces s’affrontent pour y survivre. Il n’y a pas d’osmose ou d’équilibre, la « nature » est en perpétuel mouvement. Notre priorité sera alors de trouver les moyens pour tous de vivre au mieux et sans limite dans un monde déjà mis en ruine par le capital. Écrire du communisme de fiction ne nous intéresse pas, ce qui se pose à nous dès lors, c’est comment nous pouvons nous organiser face à cette situation inédite.

Nous n’avons rien à attendre de l’État. Notre lutte pour la destruction du capital est aussi une lutte pour la destruction de l’État qui ne sert que les intérêts du capitalisme. Il faut bien avoir à l’esprit que toutes les mesures qu’il prend sont pensées non pas pour le bien de la population mais pour maintenir au maximum les profits. Nous devons aussi refuser de proposer une meilleure gestion des crises, en bref de faire le travail de l’État et du capital. Aussi terrible que soit la situation sanitaire, penser « Comment pourrait on mieux faire ou quelles mesures devrait prendre l’État ? » est une double illusion : d’une part le mirage qu’il pourrait y avoir une meilleure gestion du capitalisme, d’autre part qu’en tant que prolétaires nous y aurions un quelconque poids.

Les limitations engendrées par le confinement et le risque immédiat pris pour aller bosser font apparaître la nécessité d’une résurgence du lieu de travail comme lieu de lutte, aussi parce qu’il est l’un des rares endroits où la socialisation est encore possible. Le confinement a comme effet direct d’isoler et d’enfermer ceux qui pourraient lutter ensemble en dehors des lieux d’exploitation. Avec la presque impossibilité de s’organiser matériellement ou physiquement, une bonne partie de l’activité politique s’est réduite à de l’organisation virtuelle. Nous devons nous adapter à ce que le capitalisme nous impose, peu importe la situation et permettre à la lutte d’y faire face. Même, dans une période aussi complexe et incertaine il nous faut prendre des initiatives pour qu’elle perdure.

L’originalité et le caractère extrême de la situation que nous vivons ont fait apparaître de nombreuses initiatives. La construction de réseaux locaux de solidarité, le recensement et la publicisation des luttes de travailleurs contraints d’aller travailler au risque d’être contaminé, l’impulsion et la coordination d’une grève des loyers nationale afin de permettre à notre classe de subvenir à ses besoins alors même qu’elle est privée de ressources et ce contre les intérêts rentiers des propriétaires.

 

 

Cette crise est mondiale et nous rappelle ce que nous savions déjà, le capitalisme l’est lui aussi. S’organiser pour recréer des liens entre travailleurs en lutte du monde entier apparaît comme une priorité pour faire émerger un mouvement révolutionnaire. Participer à la construction de réseaux trans-nationaux de discussion et d’organisation, à l’image de la plateforme Fever,11 est une étape dans la constitution de liens solides entre les révolutionnaires du monde entier. Mais ces initiatives ne sont intéressantes que si elles entrent en résonance entre elles et avec les luttes de notre classe.

Ce texte est le fruit de deux mois de réflexions collectives et confinées, fortes de nos expériences de luttes depuis plusieurs années, de discussions enflammées avec des camarades, de lectures jusqu’au bout de la nuit. Il nous a permis de nous poser des questions sur le monde dans lequel nous vivons et aspirons à renverser. Si nos positions participent au débat sur les perspectives révolutionnaires, elles ne prendront réellement sens que dans les rues illuminées de barricades, dans les usines occupées, autour d’un festin dans un centre-commercial pillé, et partout, où, ensemble, on partira à l’assaut du ciel.

 

 

 

 

 


Première partie : Il n’y a pas de catastrophe naturelle

Deuxième partie : De la crise et de sa gestion

Troisième partie : Il n’y a pas de trêve dans la guerre de classe

Conclusion

Texte en entier (pdf) : Réflexions de confinés sur un monde à renverser, par ASAP révolution

Chroniques du Corona #4

« On est tous dans le même bateau »

Une partie importante de mes revenus dépend de vacations dans l’événementiel notamment de missions d’hôtesse d’accueil, d’animatrice commerciale, etc. Depuis le 13 mars, toutes mes missions ont été annulées jusqu’à fin avril soit 7 en tout. Une seule de ces missions est indemnisée. J’ai perdu au moins 600 euros de revenus pour le seul mois de mars.

Comme sans doute de nombreux autres collègues, je me suis retrouvée confrontée à plusieurs positions d’employeurs qui semblent surtout révéler à chaque fois le degré d’importance que tu as ou non dans leur boîte. Il semble que dans les boîtes où tu es employé régulièrement et où tu es un peu moins interchangeable, on va s’intéresser un peu plus à ton sort histoire de te retrouver disponible et fidèle en sortie de crise. On te proposera par exemple des attestations assedic pour demander une allocation chômage. Dans le cas où on peut te remplacer sans soucis, et bien, des responsables n’hésiteront pas t’envoyer chier parfois violemment quand tu leur demanderas si tu peux bénéficier d’indemnités ou même de justificatifs d’annulation de missions. En demandant justement un pauvre justificatif d’annulation et en expliquant que c’était pour l’utiliser éventuellement pour mon propriétaire ou la CAF, une responsable d’agence m’a ainsi répondu que 1) aucun contrat n’avait été signé, 2) elle était en télétravail donc elle ne pouvait me transmettre aucun document. Le plus intéressant sans doute a été son discours comme quoi « on est tous dans le même bateau, on est tous au chômage partiel ». Ça tombe bien car contrairement à elle, je ne touche pas de chômage partiel avec la boîte, je touche rien en fait. Je suis tombée du bateau en cours de route et la seule réponse en tentant de monter sur un pauvre canot de sauvetage, c’est un bon coup de rame dans la gueule. Surtout, nous n’avons jamais navigué sur le même bateau ou alors pas dans la même cabine. Une responsable d’une autre agence me sortira également ce type de discours assorti d’une humiliation sur le faible nombre d’heures concernées lors d’un message vocal bien énervé de 3 minutes dont l’idée est : comment peut-on oser pigner pour 50€? Pourtant, eux, ils font tout leur possible pour ne pas les payer. Et depuis quand, 50€ c’est rien du tout ? Un peu plus de mépris pour ces gens qui font leurs petites missions. Apparemment, on fait ça pour le plaisir.

Si l’argument du contrat non signé revient facilement, c’est que les vacations comme souvent les missions en intérim, c’est le paradis des contrats de dernière minute pour faire de nous des variables d’ajustement encore plus attractives et se protéger des indemnisations. Dans la branche des vacataires de l’événementiel, on commence à pouvoir être indemnisé lors d’une annulation de contrat à partir de 7 jours avant la date de début de la mission. Annuler avant ce délai ou ne pas avoir de contrat signé permet aux employeurs de nous jeter dès que nécessaire sans contrepartie. Avant la crise du corona, on connaissait déjà bien les annulations de dernière minute sans compensation qui te mettent dans la merde. Sauf que là, tenter de retrouver une mission à l’arrache pour rattraper, c’est presque impossible.

Alors comme ça, si on n’a pas de contrat signé, c’est foutu ? Pas tout à fait. Une avocate en droit du travail me parle de la possibilité de faire valoir une « promesse unilatérale d’embauche » c’est-à-dire chercher dans les mails/SMS échangés avec l’employeur si des informations y sont (employeur, date de début de la mission, rémunération prévue, etc.). Sauf qu’apparemment, même si tu as déjà la chance de trouver un écrit avec toutes ces informations (surtout la rémunération prévue, assez rare au final), il faudra sûrement partir dans un bras de fer avec les employeurs récalcitrants en acceptant de ne pas se faire reprendre lors du report de la mission voire de se faire tout simplement blacklister ou encore d’attendre pas mal de temps pour que ça marche quitte à aller jusqu’aux prud’hommes. C’est à ce moment là qu’on réalise encore plus notre atomisation en tant que travailleur dans ce genre de secteur. Aucun contact avec les autres vacataires pour s’organiser collectivement et faire front. Sans compter la peur de se faire rayer de la liste des bons travailleurs et n’être plus jamais rappelé. La prise de risques reste pour le moment individuelle et c’est notre plus grande faiblesse qui nous explose à la gueule dans ce genre de situations. Pour une mission, nous sommes près de 20 à avoir perdu 400€ de revenus chacun pour avril mais nous ne nous connaissons pas. Il faut se rechercher sur facebook, essayer de se convaincre en ligne, etc. Le confinement qui limite une rencontre physique compliquant encore plus notre organisation collective.

Au-delà du secteur de l’événementiel, j’ai entendu des histoires d’autres vacataires qui se font aussi lâcher du secteur de la culture aux services administratifs : annulation des vacations sans indemnisation, non renouvellement du CDD, etc. Dans tous les cas ou presque, on nous dit que dès que ça repart, on reviendra nous chercher. Et tout ce petit monde doit attendre sagement que la tempête passe sur des radeaux de fortune tandis que nos employeurs restent tranquillement abrités au port avec toutes les aides de l’État dont on on ne verra au final pas une miette. Les vacataires traités comme une variable d’ajustement, ça se passe bien dans toutes les boîtes qu’elles soient privées ou publiques, si on avait besoin de la crise du coronavirus comme énième piqûre de rappel, c’est fait.

Au bilan, la seule indemnisation obtenue est due à un ratage de l’entreprise qui a voulu maintenir la mission malgré l’approche imminente du confinement. On aura ainsi travaillé une journée avant annulation de la mission. Ce qui explique que douiller tout le monde devenait sans doute trop acrobatique. D’autre part sur cette mission, il semble que les responsables terrain sont aussi payés à la mission d’où une tendance à demander une indemnisation au-delà des seuls employés vacataires de base.

Une des grandes questions est alors celle-ci : que deviennent ceux qui ont eu zéro indemnisation ou alors d’un montant insuffisant pour gérer les mois qui viennent ? Et ceux qui n’ont pas droit au chômage ou alors à des allocations trop faibles ? La réponse que nos employeurs nous font passer est la suivante : c’est comme ça, démerdez-vous et rendez-vous à la sortie bien dociles comme d’habitude. Même genre de réponses avec les proprios et agences immobilières pour les galères de loyer d’ailleurs. La réalité derrière le beau discours de la « solidarité nationale » mais bon, rien de nouveau sous le capitalisme.

Ce que je retire de cette expérience, c’est ce problème récurrent de ne pas avoir l’habitude ou pas assez d’avoir des espaces d’organisation entre vacataires et donc de ne guère pouvoir se défendre ensemble face aux employeurs. C’est un problème quotidien qui ne fait que s’aggraver lors de situations comme cette épidémie et la crise économique qui va bientôt nous péter à la gueule.

Faisons en sorte de prendre nos contacts, créons des groupes en ligne pour nous capter quand il y a des problèmes, ne nous laissons plus seuls à devoir faire des calculs entre se défendre individuellement en risquant d’être blacklisté ou accepter encore la douille.

Rassemblons nos radeaux de merde pour passer à l’abordage ensemble et peut-être qu’un jour, nous serons tous sur le même bateau sans état major pour nous donner des ordres. Et quitte à faire, on prendra les meilleurs bateaux, ça nous changera.

Chroniques du Corona #3

La chronique de cette semaine parlera de montagnes russes, de chômage, et de tenacité… ! Et n’oubliez pas de nous envoyer vos meilleures histoires de prols confinés.

Après avoir passé plusieurs années à travailler à droite à gauche pour réussir à payer mon loyer et tout le reste, j’ai eu l’immense honneur de pouvoir être éligible au saint graal qu’est l’allocation chômage. Celle-ci ne fut pas sans mal, j’ai dû aller bosser à m’en briser les reins, travailler tel un robot automatique qui agite ses bras et ses jambes sans en comprendre le sens, passer de sales quarts d’heure lorsque le chef me rouspétait car je n’allais pas assez vite, etc… Je vous en passe les anecdotes aussi absurdes les unes que les autres.

Quand on taf, le seul truc qui nous fait tenir c’est de savoir qu’un jour on va pouvoir se casser et ça les patrons le savent très bien ! C’est d’ailleurs pour ça que les contrats que tu signes à macdo ou à leclerc sont des CDI. Pas pour t’accorder une sécurité de l’emploi mais bien par ce qu’ils ne veulent pas que tu te casses avec ton allocation chômage. Et puis, de toute façon, avec un contrat de 15h, tu peux pas espérer grand chose en termes de chômage. Du coup, la solution c’est de faire de l’intérim ou des contrat en CDD.
Quel que soit ton contrat, quand tu n’as pas de formation, les boulots que tu fais ce sont souvent les plus pétés, les plus précaires. En gros, les plus durs ! Ton poste est interchangeable et ça, tu vas vite le comprendre car quand tu es nouveau ou que tu es là que pour quelques jours, on te mettra toujours dans les pire postes, ceux dont personnes ne veut, ceux qui te bouffent la santé, ceux dont l’intérêt n’a de sens que pour celui qui t’embauche. Et derrière y’en a beaucoup des comme toi qu’il peut utiliser pour la sale besogne…

Quand je bosse, c’est pas pour un patron mais pour les thunes et je prendrai tout ce qu’il y a prendre. Dès que ce sera possible, je me tirerai de là et le plus loin possible et avec les alloc monsieur !
Et y’a pas moyen qu’on me fasse culpabiliser par ce que la thune, on sait très bien que quand je la dépenserai elle reviendra à ces salaud qui m’ont fait trimer avant!

Mais le jeux est bien fait, car quand tu crois que tu as enfin un répit et que tu vas pouvoir profiter de la vie comme tu l’entends, les galères te rattrapent aussi vite ! Bah oui, les thunes ils nous les filent mais pas pour nous faire plaisir, ils nous les filent parce que si on en avait pas, on irait les chercher là où il y en a.
Et pour être sûr qu’on est toujours bien inséré dans le monde du travail, qu’on se lève tous les jours pour faire nos recherches de taf, ils mettent en place tout un système de contrôle. Eux, ils appellent ça « aide à la réinsertion »… C’est presque un deuxième taf qui commence, celui d’esquiver les rendez-vous pourris, de faire croire qu’on continue nos recherches d’emploi dans des boulots plus merdiques tu meurs et de faire en sorte de toucher notre thunes tous les mois. Et pour agrémenter le tout, le calcul de tes allocations est fait par un savant algorithme, dont seul les plus experts scientifiques de pôle emploi connaissent le secret. Bref, ils t’obligent à devenir un genre d’homo ecoenomicus, excusez-moi pour le terme barbare, capable de calculer, optimiser, rationaliser ton temps administratif par rapport au niveau de contrôle qu’ils mettent en place et ce en fonction des thunes qu’ils veulent bien te lâcher.
Et surtout, c’est eux qui te filent ou non les thunes, et y’a intérêt que tu n’oublies pas de t’actualiser parce qu’on sinon ils te sucrent tes allocs et sans moratoire (#grève des loyer).
Si tu ajoutes à tout ça la gestion automatisée du bordel et l’impossibilité de prendre des rendez-vous pour gérer les galères, tu en arrives à recevoir ce genre de lettre qui m’a bien fait halluciner et que je trouve assez marquante de ce que c’est que d’être au chômage.

« Rennes, le 26 mars 2020,

En date du 13 mars 2020, vous avez été destinataire d’une lettre d’avertissement (ah bon!) avant la sanction pour votre absence à rendez-vous (quel rendez-vous?).
Vous nous avez fait part de vos observations écrites (de quoi il parle?) dans le délai qui vous était imparti.
Après un nouvel examen de votre situation et compte tenu des précisions apportées (j’ai fait ça moi?), je vous informe que j’ai décidé de ne pas poursuivre la procédure de sanction engagée à votre encontre (c’est pas passé loin…) »

Courrier reçu le 8 avril

Et voilà comment en deux minutes, il te souffle le chaud froid et ça en pleine période de confinement, alors que c’est ta seule source de thune et que dehors y’a plus de boulot, aussi merdique soit-il.
Alors qu’on est tous confinés, par un jeux de hasard, j’ai eu la chance de ne pas m’être fait sanctionné, moi (quand bien même je n’étais pas du tout au courant). Mais si je perds ces quelques miettes que ces salauds me filent, je vois pas bien comment je vais pouvoir m’en sortir.

Les droits au chômage n’étant pas extensible, je vais très bientôt devoir revenir dans le monde merveilleux du travail. Je sais pas si il y aura encore du taf, d’autant que y’a des chances que les patrons nous mettent encore plus la pression vu la crise économique qui arrivent. J’ai l’impression que quoi que je fasse faudra toujours se battre. Donc je vais pas me laisser faire, je suis sûr que je rencontrerai des gens avec qui se serrai les coudes, des gens avec qui se battre!

Pas de quartier pour la propriété ! Construisons la grève des loyers

Parce qu’on n’est propriétaire de rien, on est obligé tous les mois de donner de l’argent pour avoir le droit de vivre sous un toit : c’est le loyer. Le loyer, c’est en fait du salaire qu’on nous pique tous les mois, de la thune dont on ne verra jamais la couleur. C’est bien pour ça que la question du logement, dans l’économie capitaliste, a toujours été articulée avec celle du travail. Parce que nous sommes obligés pour survivre de travailler, nous sommes contraints d’habiter là où nous trouvons du travail. C’est ainsi que beaucoup d’entre nous, habitons proches des lieux de production ou des lieux de circulation de marchandises, c’est-à-dire dans les grandes villes, où les loyers sont, on le sait, particulièrement élevés.

Le loyer est d’ailleurs notre première dépense, première dans le mois, et première dans le montant. Au lieu de la foutre dans de la sappe, pour boire des coups ou pour partir en vacances, on file notre thune à un proprio qui a investi dans de la pierre comme il aurait pu investir dans des actions en bourse, des entreprises ou des chevaux de course. Le logement, ce n’est donc pas juste le fait de pouvoir habiter quelque part, c’est un moyen pour d’autres personnes – les propriétaires – de gagner de l’argent et de posséder toujours plus de choses, apparts, maisons ou autres. Comme toute chose dans ce monde du capital, le logement est une marchandise qui permet aux capitalistes fonciers de capter une partie de la plus-value produite.

En plus de devoir se tuer à la tâche pour payer des loyers déjà très chers, le système locataire/propriétaire alimente directement l’exploitation du prol, car pour faire du blé, l’investisseur essaie de faire fructifier son bien et donc inévitablement d’augmenter le prix du loyer. Le capitalisme ne fonctionnerait pas aujourd’hui sans système de location et sans faciliter toujours un peu plus l’accession à la propriété, à grands renforts de crédits à taux bas. Le propriétaire en louant participe inévitablement à l’escalade immobilière, l’embourgeoisement de quartiers anciennement populaires et l’éviction des locataires qui n’ont plus les moyens de payer. Le propriétaire bailleur est donc structurellement opposé au locataire parce qu’il défendra toujours d’abord ses propres intérêts. Face à cet antagonisme, on n’a d’autre choix que de pousser à s’organiser et attaquer collectivement les responsables de ce petit jeu qui nous met tous dans la merde : proprios, agences immobilières, promoteurs, organismes HLM, banques. On ne fait pas que se défendre, on attaque et on a les crocs !

La situation exceptionnelle du confinement fait que beaucoup de personnes ne pourront pas payer leur loyer, faute d’avoir du taff. Mais de toute façon, la plupart galérait déjà à lâcher les thunes au début du mois. On vit actuellement une période inédite du capitalisme. Mais pour nous, les fins de mois étaient déjà compliquées et surtout, plus dure sera la chute : demain ce ne seront plus juste les saisonniers ou les intérimaires qui n’arriveront pas à payer leur loyer mais bien une bonne partie des exploités. L’État a beau prolonger la durée des allocations chômages, donner des miettes à certains intérimaires ou geler les factures, quand y a plus de taff y a plus de taff, donc plus de moyen de payer ses dépenses du mois, loyer en tête. L’état et les capitalistes gèrent la crise, leur seul but est de faire perdurer le système selon leurs propres intérêts. Toutes les mesures économiques prises vont dans ce sens, avec comme résultat la dégradation de nos conditions de vies et de nos conditions de travail.

Il nous sera dès lors encore plus difficile de nous battre contre nos conditions d’exploitation, les patrons profitant de la situation en exacerbant la concurrence entre prols, en baissant nos salaires, en augmentant nos cadences et en ayant toujours la possibilité de nous virer si on l’ouvre trop. Trop souvent dans les luttes passées, la question du logement a été posée comme une question spécifique dans le mouvement social, comme si elle était déconnectée de notre exploitation quotidienne. Le logement, avant d’être un enjeu de réflexion sur la gentrification ou la modification esthétique de nos lieux de vie, c’est de la thune qu’on lâche tous les mois. C’est pourquoi le logement ne saurait être une lutte séparée : la grève des loyers intègre la question du logement à celle du travail, de l’exploitation de classe et finalement du mouvement social. On ne réclame pas une accession à la propriété, un « cadre de vie » plus tranquille et « revitalisé » dans notre quartier, on se bat pour nos conditions matérielles et celles-ci découlent nécessairement du travail et par conséquent du rapport de force que nous sommes capables de poser en tant que classe. On n’a rien à attendre des augmentations d’APL, de l’aménagement de loyers à bas coût, de nouvelles lois, des garde-fous immobiliers ou de la justice; on ne négocie rien, on va juste arrêter de payer.

 

La grève des loyers, c’est classe!

Nous parlerons ici de la grève des loyers et des factures comme faisant référence à une pratique anticapitaliste et collective d’un groupe de personnes visant à imposer un prix inférieur pour un produit ou un service jusqu’à ce qu’il soit gratuit. L’autoréduction comprend diverses formes de non-paiement de biens ou de services. Elle peut résulter d’un refus de payer une augmentation de loyers ou des services publics tels que l’électricité, le gaz ou l’eau. Elle peut être menée dans le but de redistribuer des biens à ceux qui en ont besoin. Par exemple en se livrant collectivement à des vols à l’étalage, en évitant de payer les factures, les transports en commun ou les billets de cinéma.

Parce que tant qu’il y aura de l’argent, il n’y en aura pas pour tout le monde, chercher à imposer la gratuité pourrait être un enjeu majeur des luttes au-delà de permettre de construire un rapport de force direct avec la bourgeoisie. En tapant là où ça fait mal, au portefeuille, elle nous permet d’améliorer directement nos conditions de vie en réduisant la part de notre salaire dédiée à notre reproduction. Parce que pour vivre en tant que prol, être en forme pour aller produire, on a besoin d’un logement, le loyer s’impose à nous, confisquant chaque mois de manière automatique une large part de notre salaire sans quoi on se retrouve à la rue et en mauvaise santé. Imposer collectivement la gratuité, c’est refuser cette escroquerie des capitalistes et poser en acte la perspective communiste.

« Les biens que nous avons pris sont à nous, comme est notre tout ce qui existe parce que nous avons participé à sa production et à sa vente. » Extrait tirée de la brochure « Autoréductions italiennes 1970 ».

Supposons que nous travaillons en tant que que caissier ou caissière dans un supermarché, notre force de travail que nous vendons aux patrons nous rapporte un salaire, soit dit en passant minable. C’est ce salaire qui va nous permettre, si nous sommes suffisamment rémunérés, de pouvoir nous nourrir, nous habiller, payer un loyer, téléphoner, aller à l’école et à nos activités sportives, nous soigner, payer le carburant, l’alcool et les somnifères dont nous avons besoin pour être capable d’aller travailler le lendemain matin. La logique est donc imparable et profite toujours aux mêmes. Il s’agit d’une double peine, celle de se faire exploiter au travail et de devoir ensuite reproduire notre force de travail en achetant ou louant aux capitalistes les biens que nous avons produits.

Dans l’histoire des luttes, l’apparition des grèves de loyers et des factures était due à un changement brutal des prix des biens de consommation ou du prix des loyers, comme par exemple à Barcelone en 1931 avec une grève massive des locataires mais aussi plus récemment au Chili lorsque de nombreuses personnes ont refusé l’augmentation des prix à répétition des tickets de métro à Santiago du Chili. La réaction ne s’est pas fait attendre, des attaques contre presque l’intégralité des 164 stations ont eu lieu, pendant lesquelles des barrières et des tourniquets ont été détruits. C’est un vent de colère qui s’est alors propagé avec pour conséquence de nombreuses manifestation partout dans le pays virant très rapidement à des émeutes généralisées.

Depuis de nombreuses années, des associations de « droit au logement » ont décidé de cogérer la situation avec l’état en défendant la voie réformiste légaliste ainsi que la coopération/négociation active avec les autorités locales (mairie, police, préfecture) lors de réquisitions. Loin de porter un mouvement offensif à la hauteur de la situation (15 000 expulsions locatives selon la fondation Abbé Pierre) ou de remettre en cause réellement le système immobilier capitaliste et la propriété privée, ces associations participent à la gestion de la misère sociale, de la nôtre en tant qu’exploités. La grève des loyers est une nécessité pour beaucoup de personnes isolées, il suffit d’aller au tribunal pour s’en rendre compte. La période de confinement va accélérer la détérioration des conditions de vie des prolétaires, il est donc plus qu’essentiel de nous organiser pour rendre la grève des loyers effective et produire un rapport de force conséquent face aux marchands de sommeil en tout genre.

Face à une potentielle grève des loyers, l’état a réaffirmé, par l’intermédiaire de la ministre du logement, qu’il est hors de question de déclarer un gel des loyers comme cela a été décidé partiellement à Lisbonne par exemple, rassurant les craintes des agences immobilières et des capitalistes propriétaires. Pour l’instant, les seules miettes lâchées à des prolétaires c’est une mesure de gel des prix des logements CROUS pour les étudiants, jusqu’à la fin de l’année scolaire… Il nous faut trouver des moyens collectifs pour combattre l’état et le capital tout en cherchant des solutions qui ne sont pas dans le code civil, ce dernier ayant dans ses fonctions principales la défense de la propriété. La répression ne sera pas une fatalité, c’est justement en affirmant nos positions politiques, notre nombre et notre détermination collective dans la lutte que nous pourrons la dépasser.

Extrait tiré de la brochure “Barcelone 1931 – Grève massive des loyers” : “Finalement, la grève commença à être brisée par la pratique policière qui consistait à arrêter les gens expulsés qui avaient réoccupé leurs habitations avec l’aide de leur voisinage. En novembre, le niveau d’activité de la grève avait notablement diminué. Mais la grève des loyers continuait dans une certaine mesure sous une forme clandestine, avec des incidents et des conflits occasionnels avec les propriétaires.

En décembre, le gouvernement local, contrôlé par l’Esquerra, répondit à la grève des loyers en adoptant une loi qui autorisait les locataires à porter réclamation pour « loyer injuste » − une loi qui s’avéra être inapplicable et largement inutile pour les locataires ouvriers. Dans de nombreuses parties de la ville, les propriétaires avaient été contraints de chercher un arrangement avec leurs locataires, acceptant de réduire les loyers plutôt que d’envisager la perspective de ne pas avoir de revenus pendant une longue période. Ou bien pour apaiser le conflit, le propriétaire acceptait simplement d’oublier les loyers impayés durant la période de la grève. Le résultat fut que de nombreux locataires ressentirent qu’ils avaient au moins gagné quelque chose par la grève. »

Les grèves de loyers et des factures permettent la construction d’un rapport de force contre les capitalistes. Elles ont aussi pour conséquencesde démystifier l’état qui est présenté comme “médiateur” dans la prestation de services aux citoyens. Elle mettent le doigt sur la nature de classe de l’état et ses administrations territoriales tout en concrétisant le lien qui existe entre le salaire et nos conditions de vie.

Le capitalisme et ses contradictions : petits propriétaires et prolétaires

Quand on parle aujourd’hui de grève des loyers, on se prend généralement la remarque suivante dans la gueule : « Mes proprios ce sont aussi des travailleurs qui ont trimé pour acheter leur baraque, donc hors de question que j’arrête de payer mon loyer ! » A partir de là, il semble essentiel de clarifier un peu la relation entre les travailleurs et la propriété privée.

Tout d’abord il est évident que tous les travailleurs ne sont pas locataires de leur logement. En France, mais également dans d’autres pays comme les USA, les politiques publiques ont, depuis plusieurs décennies, favorisé l’accès à la propriété privée dans le but de faire rentrer les travailleurs dans la logique capitaliste et de créer l’illusion d’une classe moyenne séparée du reste du prolétariat. C’est notamment vrai lorsque l’on regarde les myriades de banlieues pavillonnaires en périphérie des villes, ou encore à la campagne où l’on est généralement propriétaire de sa baraque même si ça implique de s’endetter sur 20 ou 30 piges. Ce travailleur-propriétaire on le connaît tous, c’est l’image parfaite du citoyen qu’on nous vend depuis 50 ans au JT de 20h. C’est ce citoyen modèle qui, par ses efforts acharnés, contredirait en acte la lutte des classes.

Pour les gouvernements, protecteurs de la propriété privée et de l’économie capitaliste, ces politiques permettent de transformer le « petit ouvrier en petit spéculateur ». La maison n’est plus juste un abri, un lieu de confort et d’intimité, mais également un investissement qu’il s’agit de faire fructifier : on achète une baraque en espérant qu’elle prendra de la valeur, pour nous ou pour nos enfants. On y fait des travaux, on construit une extension, pour notre confort bien sûr mais également en gardant en tête que si un jour on voudra revendre la baraque elle vaudra alors plus cher. Pour les gouvernements et les capitalistes, ce processus d’individualisation permet de mettre à mal les logiques collectives et les luttes des travailleurs, comme les grèves des loyers par exemple.

D’un autre côté il faut également bien comprendre la raison qui pousse le travailleur à accéder à la propriété. Les capitalistes, les patrons notamment, ont besoin pour pouvoir générer du profit d’avoir face à eux des travailleurs ne possédant rien, si ce n’est leur force de travail. Dans ces conditions, posséder sa maison représente une forme de sécurité dans le système capitaliste, on se dit alors que « si je perds mon emploi, au moins j’aurais un toit » ou encore que « au moins on laissera quelque chose aux enfants ». On se dit également qu’on se fera moins enfler car même si on paie l’équivalent d’un loyer en remboursant le crédit tous les mois, au moins la baraque sera à nous à la fin. Accéder à la propriété apparaît alors comme une solution individuelle à la spoliation qu’on subit sur notre salaire en tant que locataire.

Néanmoins le propriétaire n’en restera pas moins un travailleur, il devra toujours se lever le matin pour aller au taff afin de vendre sa force de travail car il aura un crédit à rembourser, des taxes, la bouffe et la cantine des gosses à payer, etc. Endetté parfois sur plusieurs décennies, il sera alors à la merci de la banque à laquelle il devra rembourser son crédit tous les mois mais aussi de son employeur, ne pouvant plus se permettre de quitter son taff. Lors des crises financières, les prols ayant investi dans une baraque n’arrivent plus à rembourser leur crédit et sont parmi les premiers à morfler. Et bien entendu, tout le reste du prolétariat morfle par la suite. L’exemple de la crise dite des subprimes en 2008 est révélateur. Derrière le mythe d’une société de propriétaires, cette crise est venue rappeler, des USA à l’Espagne en passant par la Grèce, à des millions de prolétaires alors expulsés de leurs maisons hypothéquées qu’il n’en était rien.

Toutefois, on ne parle depuis tout à l’heure, que des travailleurs qui achètent leur baraque ou leur appart pour eux-mêmes, pour leur confort, leur sécurité, et celle de leur enfants, s’ils en ont. Il ne s’agit pas de la même chose que de louer le bien que l’on vient d’acheter afin de générer du bénéfice sur le dos d’un autre travailleur. Là, on rentre véritablement dans une logique capitaliste et le rapport devient problématique. Lorsque l’on est locataire d’un logement on cherche toujours à payer le moins possible, on n’a pas envie de voir la moitié de notre salaire disparaître d’un coup tous les 1er ou 5 du mois afin d’acheter le droit d’avoir un toit pour le mois à venir. De l’autre, le propriétaire, même s’il s’agit également d’un travailleur qui carbure à coup de SMIC tous les mois, cherchera à tirer le plus d’argent possible du bien qu’il nous loue.

Il s’agit ici d’une contradiction qui n’est pas déconnectée de celle qui existe entre le patron et le salarié (même si la location d’un bien n’implique pas l’exploitation du locataire). En effet, le patron, d’un côté, cherche à maximiser ses profits et donc tend à payer le moins possible ses salariés, de l’autre le salarié cherche à avoir le meilleur salaire possible. Le locataire, quant à lui, cherche à avoir le loyer le moins cher possible, tandis que le propriétaire cherche à faire payer le plus possible.

De ce point de vue, le logement apparaît comme étant un terrain de lutte du salaire réel, car la hausse du loyer implique une baisse du salaire réel. Aussi « cool » un proprio soit-il, et qu’importe qu’il s’agisse d’un ouvrier « qui en a chié toute sa vie pour payer sa baraque », si le quartier où se situe sa propriété prend de la valeur et le prix du terrain monte en flèche, ce dernier finira par augmenter le prix du loyer. Si le locataire ne peut pas payer, il sera invité à dégager et trouver un logement ailleurs et sera bientôt remplacé par un cadre sup avec un salaire plus conséquent. Aussi « cool » soit un proprio, il s’agira toujours d’un petit bailleur faisant du bénéfice sur notre dos et venant nous prendre une partie de notre salaire, si ce n’est la plus grosse.

De toutes manières « cool » ou « pas cool », là n’est pas la question. Il ne s’agit pas d’attaquer les propriétaires car il n’y a pas de bon ou de mauvais propriétaire, comme il n’y a pas de bon ou de mauvais patron. Il s’agit ici d’attaquer la propriété privée en elle-même. Ce qui ne nous empêche pas de vouloir mettre des tartes à des proprios qui s’engraissent sur notre dos en nous entassant dans des immeubles pourris ou en augmentant les loyers dès que notre quartier prend de la valeur sur le marché immobilier. Pourtant ce n’est pas ainsi que nous arriverons à bout de la propriété privée et de l’exploitation. Abolissons le salariat et la propriété pour que plus personne n’ait besoin d’avoir à payer pour avoir un toit au-dessus de sa tête.

 

Locataires de tous les pays…

Ironie du sort, la crise qui s’annonce sera aussi une crise du logement. L’immobilier étant toujours l’un des premiers secteurs à prendre l’eau : les prols n’arrivent plus à rembourser leurs crédits, les banques explosent car surendettées, les investisseurs flippent en retour, l’état s’endette lui-même pour sauver les banques etc... Ce sera aussi une autre crise du logement, dans le sens où les locataires n’auront tout simplement plus de thunes pour payer leurs loyers, mettant dans le mal proprios, agences immobilières, bailleurs. A cette crise annoncée du capitalisme, la grève du loyer fait une proposition simple et radicale : on refuse de payer parce qu’on refuse de payer les pots cassés d’un système qui nous exploite et qu’au moins cette fois on préférera bouffer nous-mêmes avant de payer la nourriture à nos proprios.

On vient d’en parler, faire la grève des loyers, ça impliquera de résoudre ce conflit propriétaires/locataires et de démonter la fable autour des “petits proprios”. Mais le gros du taff politique va surtout être de s’organiser et de mettre en pratique concrètement la grève qui s’annonce… Car si l’isolement du prol au travail est déjà énorme, il atteint dans le monde du logement des niveaux affolants. Diversité des configurations de propriétaires (agences, bailleurs sociaux, propriétaires individuels), étalement urbain accompagné d’une hausse des prix du transport (on est loin les uns des autres donc désorganisés), structures répressives du quotidien (syndics de copros, voisins vigilants, flics de proximité), on est d’abord isolé par l’endroit où on crèche dans la ville d’aujourd’hui. Et cela complique l’organisation de classe. Cet isolement structurel se double d’un isolement par des détails qui mis bout à bout forment des vrais repoussoirs à une organisation collective : mésententes entre colocataires, bails solidaires, garants, cautions, non-présence sur un bail. Souvent on ne choisit pas vraiment son logement, on fait plutôt comme on peut et on prend ce qu’il y a, en prenant tout ce qu’il y a avec.

La grève des loyers fait une proposition claire : le rapport de force n’est pas seulement à construire dans la rue, au taff ou dans les lieux de formation mais par extension aussi là où l’on vit ; dans son immeuble, dans sa barre, dans son quartier résidentiel. C’est là où la bataille va se jouer. Dans cet espace qui permet la reproduction de la force de travail mais aussi terrain de jeu des promoteurs et autres investisseurs, mettant méchamment la pression sur nos salaires en spéculant sur la valeur foncière de nos lieux de vie. Le voisin du 2ème ne luttait pas forcément jusque-là, il ne va juste plus avoir le choix à partir de maintenant. Ça paraît toujours un peu lointain en France mais c’est déjà la réalité en Angleterre, en Espagne, aux States ou au Québec : qui là-bas peut encore s’affirmer être tranquille le 1er du mois quand vient le traditionnel SMS du proprio ? Pas d’illusion : beaucoup de nos voisins ne sont pas nos alliés et n’entreront jamais dans un rapport conflictuel avec les proprios. Simplement, des solidarités de classe sont à créer, des alliances à inventer ! L’enquête militante, la cartographie critique, la propagande sur son pallier ou depuis sa fenêtre sont les outils à (ré)utiliser pour mener à bien cette grève des loyers.

Mais si le rapport de force, sur le terrain du logement et de la propriété privée, est à construire à l’échelle de son quartier, voire même de sa barre d’immeuble, il ne faut pas néanmoins le réduire à ce seul cadre. Au final, c’est toujours la question du travail et de l’exploitation qui sont en jeu lorsque l’on parle de payer ou non son loyer. Le quartier peut-être un point de départ de la lutte mais ne devrait jamais être une finalité en soi. Il ne s’agit pas tant ici de créer un syndicat de locataires, de gérer momentanément la “crise”, que d’organiser une véritable autodéfense de classe et de développer des outils nous permettant de lutter plus efficacement contre le capital, que ce soit dans nos quartiers, au taff et dans tous les aspects de notre vie. La grève des loyers est donc un moyen d’action parmi d’autres et une étape pour poser les bases d’une vraie solidarité de classe offensive, que ce soit en faisant des actions d’autoréduction, en se défendant face aux huissiers et aux proprios, en luttant collectivement face à son patron, en élargissant la lutte partout pour détruire la propriété.

Note: Ce texte vise à parler des rapports locataire/propriétaire, et n’aborde pas l’ensemble des situations que peuvent vivre les prolétaires, nous nous pencherons dans un prochain texte sur la question de la petite propriété, du crédit, etc..

Malgré les difficultés dûes au confinement, et les problèmes d’organisation que cela engendre, nous présisons que ce texte a été écrit avec des camarades de Marseille et Toulouse.  N’hésitez pas à nous contacter si vous êtes intéressés par la perspective d’une grève des loyers massive dans le grand ouest !

grevedesloyersgrandouest@riseup.net

A$AP Revolution

La chambre froide

Nous proposons ici la traduction d’un texte publié aux USA sur un entrepôt de tri de colis dans les Appalaches.

En France, le tri et la distribution des colis s’organisent autour d’une myriade de sous-traitants des grands groupes. Ce système permet une flexibilité dans l’absorption des flux de marchandises à gérer.
En effet, la quantité de colis varie énormément selon la période de l’année. Comme le décrit bien le camarade dans ce texte, on observe en période de Pic (fin novembre, fin février) une arrivée massive d’intérimaires qui proviennent de différentes agences d’intérim pour venir renforcer les effectifs des entreprises présentes toute l’année. Cette marée d’intérimaires permet également la mise en place d’un ensemble de sous-traitants, qui ont leurs propres entrepôts de tri, afin d’assurer l’acheminement des flux du national vers une zone plus précise (par exemple : le département). Ces sous-traitants embauchent eux-mêmes surtout des intérimaires. Dans l’ensemble des centres de tri et de livraison, c’est ainsi une véritable armée d’intérimaires et de travailleurs précaires qui vient travailler pendant cette période du Pic. Seulement certains travailleurs temporaires, s’ils montrent suffisamment d’acharnement au travail, pourront espérer avoir un poste à long terme. Cadences infernales, heures sup nombreuses pour lesquelles il faut souvent se battre pour qu’elles soient toutes comptées, pression des petits chefs ou encore contrôle strict à la sortie pour réprimer les tentatives de réappropriation de marchandises. Dans ces entrepôts, la pression sur les travailleurs est extrêmement forte notamment pendant la période du pic  alors que le turn-over et la précarité dans ce secteur rendent l’organisation collective des travailleurs plus difficile !

Nous traduisons ici un article des camarades de whither appalachia, un collectif de communistes organisés autour d’un journal et intervenant dans la région des Appalaches aux États-Unis, traditionellement ouvrière notamment minière et où la logistique remplace peu a peu une industrie du charbon déclinante. Vous pouvez retrouver leurs articles sur leur site https://whitherappalachia.net/ !
Ce texte, The meat freezer en VO , sur l’organisation du travail et les tentatives de résistance dans un entrepôt de tri de colis nous évoque de nombreuses situations que nous vivons ici à Rennes dans des entrepôts similaires, les mêmes saloperies des petits chefs, le même travail harassant, les mêmes douches qui coulent noires en rentrant de notre nuit de taf. Parce que notre condition d’exploité ne connaît pas de frontière, organisation internationale contre le capital !

La chambre froide

par Kashka

La transformation socio-économique continue des Appalaches a été une caractéristique déterminante du siècle dernier. L’une des transformations les plus notables a été la croissance et le développement généralisés de la main-d’œuvre des entrepôts, ajoutant des nœuds au réseau logistique américain alors qu’Amazon poursuit sa marche apparemment sans limites.
Cet article, écrit par un ouvrier d’entrepôt communiste, explore les aspects fondamentaux de la discipline de travail et de la résistance des travailleurs dans la ‘warehouse belt’ (NDT : région concentrant une grande quantité d’entreprises logistiques).
La crise actuelle (et habituelle) ne laisse pas les Appalaches en reste. Le lock-out provoqué par la pandémie impacte la majorité des emplois jugés non-“essentiels” ; la demande de main-d’œuvre dans les entrepôts, les piliers de la chaîne de production américaine, croît de façon exponentielle. Cet article d’une actualité inattendue attire notre attention sur les endroits où cette crise (ou toute autre) pourrait être particulièrement destructrice, non seulement au niveau local mais aussi pour l’intégrité du capitalisme américain.

Tout a commencé par une proposition, écrite sur la porte d’un des toilettes : “Faisons grève, qui est partant ?”. En dessous, un décompte, qui a atteint une vingtaine de lignes avant d’être effacé par le personnel d’entretien. Aucune grève n’a éclaté, bien que le nombre de collègue ayant inscrit leur intérêt dit déjà quelque chose de la misère de l’expérience des entrepôts pendant le Pic, la période entre Thanksgiving et le Nouvel An, où chaque entrepôt est inondé de colis qui sont dispersés à travers le pays par des camionneurs surmenés. Les Pics des dernières années ont été relativement calmes, les équipes du Pic 2017 ne dépassant même pas 4 heures de travail la plupart des nuits. Ce Pic a été différent ; voici quelques observation sur les antagonismes dans l’entrepôt et  la discipline de travail en général.

Vers la mi-octobre, on a appris que la direction allait embaucher 20 personnes par semaine pour se préparer au Pic. UPS a toujours été très dépendante de la main-d’œuvre saisonnière, et l’idée est donc de remplir l’entrepôt puis de virer autant de personnes que possible au premier trimestre. C’est possible dans un entrepôt syndiqué (NDT : aux USA la syndicalisation est un processus complexe où les travailleurs doivent se prononcer en faveur de la création d’une section syndicale qui acquiert alors un rôle co-gestionnaire important) car personne ne peut gagner en ancienneté pendant le Pic, ce qui signifie que si vous êtes embauché le 30 novembre, vous ne serez pas membre à part entière du syndicat avant le début du mois de février. Je participe aux réunions du comité de sécurité et d’embauche parce que ça me permet de commencer à travailler 15 à 30 minutes plus tard, bien que ces réunions aient été raccourcies a cause du Pic, et j’ai donc pu entendre parler de ce plan d’embauche accéléré.

La nécessité d’embaucher 20 personnes par semaine a fait que très peu d’attention a été accordée à ceux qui ont été embauchés, ce qui a permis l’apparition de formes intéressantes de résistance des travailleurs. Un collègue que je connais bien arrivait une heure après le début du service, travaillait autant qu’il le voulait et partait. Certains jours, il ne venais pas du tout. Il travaille encore ici, étant devenu beaucoup plus régulier depuis que la saison des licenciements est arrivée et que le flux est tombé à son minimum. De nombreuses nouvelles recrues ont ouvertement méprisé les exigences de leurs chefs, car la menace de partir et de laisser leur chaîne de tri en plan suffisait à qu’on les laisse tranquilles. De même, de nombreuses personnes vinrent travailler aussi longtemps qu’elles avaient besoin de gagner de l’argent pour les vacances et partirent, sans jamais plus donner de nouvelles.

Dans ces conditions, la discipline de travail exige une approche douce, surtout pour ceux qui travaillent ici depuis quelques années. La pratique qui consiste à laisser les statistiques de « paquets par heure » (PPH) sur le bureau du chef de ligne pour que tout le monde puisse les voir est l’une de ces formes de soft power, car les personnes ayant des PPH plus faibles peuvent être harcelées par le contremaître, le manager et même leurs collègues manutentionnaires. Il n’y a jamais d’accélération officielle dans l’entrepôt, il n’y a que le bruit du contremaître qui passe, qui vous lit votre PPH et vous demande pourquoi vous êtes si mauvais dans votre travail, ou qui vous dit que vous êtes la raison pour laquelle le tapis est toujours en marche, ou qui sous-entend qu’avec des chiffres comme ceux-là, ils chercheront à vous virer. Si tu les laisse t’atteindre, c’est un moyen très efficace pour eux de te faire accélérer.

Dans les mois plus doux (NDT : avec le retour du printemps, la quantité de travail très concentré sur la période des fêtes diminue), un aspect de la discipline de travail qui est pratiquement oublié pendant le Pic revient : la “sécurité”, qui est une série d’habitudes que l’on peut reprocher à quelqu’un de ne pas suivre et qui peut servir de prétexte pour licencier qui la direction veut.
Pendant le Pic, on y prête peu d’attention et bien souvent, les nouvelles recrues ne reçoivent aucune formation dans ce ragnarok qu’est l’entrepôt. Notre PPH est plutôt le critère par lequel on vit ou meurt. Ainsi, la discipline de travail à l’entrepôt est conçue selon une approche double et le management utilisera selon le contexte soit la productivité soit la sécurité comme levier pour harceler les employés, pour accélérer la cadence ou sanctionner certains comportements. Respecter toutes les règles de sécurité, en particulier celles qui exigent l’utilisation d’un contrôleur de charge (un petit objet jaune à deux marches qui semble n’exister que pour gêner le travail), ferait chuter le PPH à un niveau inférieur à la normale, alors que pour maintenir un PPH décent, il faut ignorer les règles de sécurité et se concentrer uniquement sur la vitesse. L’accord tacite est que l’on se concentrera sur le PPH à l’exclusion de la sécurité jusqu’à la mi-janvier, lorsque l’inspecteur du travail se présentera et que tout le monde fera semblant de suivre les règles de sécurité toute l’année.

Alors que les jours raccourcissent et que l’obscurité s’installe froidement et lourdement sur l’entrepôt, celui-ci devient, pour la durée du Pic, une chambre froide pour les corps des travailleurs, tous les murs sont en briques et les sols en béton, il fait toujours plus froid à l’intérieur qu’à l’extérieur, et il y a tellement de poussière que l’eau coule noire quand on se lave les mains. Les lignes grincent, émettant un crissement métallique qui semble vouloir vous donner des acouphènes. Tous les sens sont agressés. À la fin du travail de chaque équipe, l’entrepôt dégueule une masse de travailleurs ressemblant à des zombies, dont le froid vient geler le dos couvert de sueur. Ils rentrent chez eux et découvrent dans leurs douches que leur morve est devenue noire de poussières et que tout leur corps est dégoûtant de la même manière.

Si vous chargez les camions, une chaîne est installée dans votre remorque et déborde d’un flot continu de paquets, se renversant de chaque côté, s’empilant parfois si haut que vous vous sentez pris au piège. Il n’y a pas d’autre moyen d’entrer ou de sortir que de charger, pour se frayer un chemin hors du camion, bien que cela soit rendu difficile soit par la propension des rouleaux de la ligne à se coincer, soit par une section qui se détache, soit par un paquet en dessous qui vous empêche de le repousser. La sensation est toujours la claustrophobie ; vous êtes toujours pris au piège et chaque camion est un avant-goût du tombeau. Si vous portez des couches supplémentaires pour éviter le froid, vous transpirerez à travers elles et aurez froid au moment où votre corps cessera de produire un excès de chaleur ; la température est comme un autre chef de mission, le général Winter ( NDT : hiver donc froid), qui vous incite à continuer à suer.

Pendant la période de pointe, un autre moment de la vie des entrepôts apparaît, le travail le dimanche. Le reste de l’année, la semaine de travail est de cinq jours et de 20 à 30 heures, mais en période de pointe, on doit consacrer de plus en plus de temps à l’entrepôt. On atteint souvent les 6 ou 7 heures supplémentaires par semaine, faites du plus exténuant des travail. La raison en est, comme prévu, la saison, car à l’approche de Noël, le flux devient si important qu’il se déverse et vous vole un jour de plus de votre vie, qu’il vous le rend en salaire pour que vous puissiez aller acheter quelque chose sur Amazon qu’un autre connard d’entrepôt (NDT : warehouse shithead en VO) (un ami s’est servide cette expression pour se décrire une fois et je l’ai tellement aimée que je l’utilise depuis) va passer ses fêtes à charger. Les précieuses heures de votre vie, échangées contre des maisons de poupées et des VTT, s’envolent.

Les années précédentes, quand il n’y avait pas besoin d’une soudaine poussée d’embauche, manquer un dimanche de pointe mettait votre emploi sur la sellette. Un délit d’autant plus répréhensible qu’il ne vous était pas demandé de venir le dimanche à un autre moment de l’année.
Cependant, lors du Pic de cette année, de nombreux travailleurs ont choisi de le faire sauter, car apparemment personne ne pouvait être renvoyé et la menace d’une lettre de licenciement n’était pas là pour nous contraindre à accepter les heures supplémentaire.
Les autres équipes demandaient toujours des bras supplémentaires, et on pouvait donc toujours choisir les moments où l’on voulait faire du rab ou simplement travailler comme si c’était n’importe quel autre moment de l’année, sans faire aucune heure sup’ et en ne travaillant que le strict minimum. Il n’était pas rare de voir les superviseurs des autres équipes se faire rire au nez quand ils demandaient aux gens de venir en renfort. Dans les conditions qui régnaient dans l’entrepôt, la résistance des travailleurs pouvait prendre des formes nombreuses et variées, même si elle se révélait individuelle et non généralisée.

Comme UPS est une entreprise où les travailleurs peuvent se syndiquer, la plupart des mécontentements passent par les canaux agréés par le syndicat et l’entreprise. Le travail d’un syndicat consiste toujours, en partie, à agir comme un canal officiel, capable d’absorber des ressentiments qui pourraient autrement provoquer des grèves, et à mettre en place une classe de travailleurs qui ont un intérêt matériel à ce que tout se passe bien.
J’ai été enchanté par la proposition inscrite sur la porte des toilettes, simplement parce que toute les négociations contractuelles de l’année passée tournaient autour de l’adoption d’un accord bilatéral pour exorciser le spectre imminent de l’arrêt du travail, d’une grève. Malgré toutes les bravades de la direction, le réseau logistique ne peut accepter qu’aucun nœud soit bloqué. Le syndicat – composé principalement de collègues d’un certain âge dont les plans de retraite et les salaires sont suffisamment élevés pour en faire une “classe moyenne” et de jeunes qui commencent à peine, avec peu d’espoir de conserver leur emploi dans la prochaine décennie, car les entrepôts sont de plus en plus automatisés – est un château de cartes, maintenu en place davantage par l’absence de crise financière officielle que par sa propre stabilité interne.
Dans les entreprises sans canal officiel de mécontentement, avec peu de protection sur le lieu de travail, mais avec les mêmes mécanismes disciplinaires que ceux exercés chez UPS, la possibilité d’une grève est plus grande.

L’une des curiosités uniques de ce Pic était les piles de colis qui s’entassaient sur le sol de l’entrepôt, certains empilés si haut qu’ils atteignaient presque le plafond, sans nul part où aller et sans personne pour les déplacer. C’est exactement ce que les réseaux logistiques tentent d’éviter, car tout paquet qui pourrit dans l’entrepôt est, par définition, une transaction incomplète, une marchandise achetée qui n’est pourtant pas apparue sur le pas de la porte d’un acheteur. Beaucoup de ces colis sont des colis Amazon, car, étant donné la fragilité du réseau d’entrepôts de Bezos, une grande partie du flux de cette société doit encore passer par UPS. Dans l’idéal ces colis ne restent pas immobiles car ils doivent répondre à des exigences de délai de livraison, mais l’incapacité à respecter les quotas d’embauche et à faire respecter les horaires du dimanche a fait que des sections entières de l’entrepôt ont été consacrées à des montagnes de colis, empilés comme des autels à Mammon.

Cet étrange état de fait met en évidence la fragilité de tout le réseau logistique, où une grève bien placée ou une révolte générale dans un seul de ses nœuds peut paralyser l’ensemble sans grande difficulté. S’il existe un moyen de freiner ce train, il faudra utiliser l’analyse des fragilités du système, que les difficultés liées au Pic nous montre. Si l’étrange appel anonyme à la grève ne nous amène pas à ce point, il semble montrer que ceux qui travaillent dans l’entrepôt sont conscients de la faiblesse qui réside au cœur de l’entreprise. Si un seul nœud tombe, le réseau commence à s’effondrer ; si le réseau commence à s’effondrer, d’autres nœuds pourraient se joindre et l’ensemble de l’industrie pourrait être mise en ruine. L’absence d’avenir (tant dans le sens de la crise écologique à venir que dans celui de la certitude d’une automatisation toujours plus poussée) pour les jeunes travailleurs des entrepôts signifie que les années à venir les verront transformés en champs de bataille clés de la lutte des classes, où la circulation des marchandises pourrait être arrêtée et le monde des marchandises ainsi abattu.

Je voudrais terminer par une anecdote datant de quelques mois avant le Pic, lorsqu’un chauffeur ivre a heurté les lignes électriques qui faisaient fonctionner l’entrepôt, ce qui a tout arrêté. C’était un vendredi, le dernier obstacle avant le week-end, quand d’un coup, tout s’est éteint et toutes les chaînes se sont arrêtées.
Je parlais à ma Trieuse quand l’alarme s’est mise à sonner. Tout le monde a évacué le bâtiment, assis dans l’obscurité fraîche du dehors, en attendant l’appel habituel pour retourner au travail. Rapidement, on nous a fait rentrer à l’intérieur (le chauffeur ivre était apparemment en train de se faire tirer dessus par les flics), où nous avons attendu dans l’entrepôt plongé dans le noir que les lumières se rallument, que le rythme de travail reprenne, que les choses reviennent à la normale. Rien de tout cela ne s’est produit. On nous a dit de prendre nos affaires et de partir, car le générateur de secours était en panne et il n’y avait aucun moyen de terminer le quart de travail.

Dehors, dans la fraîcheur de la nuit, nous avons ri, chanté et plaisanté alors que la foule des travailleurs partait d’un seul coup. Pendant toute la nuit, c’était comme si un dragon avait été tué. Je garde cette nuit en mémoire car j’espère qu’un jour, tous les entrepôts seront fermés et incendiés, tandis que les ouvriers acclameront les flammes.

Chroniques du Corona #2

Nous poursuivons les chroniques du coronavirus, avec un texte qui nous vient de Nedjib Sidi Moussa, que nous avions rencontré il y a quelques temps à l’occasion d’une discussion que nous avions organisé autour de son livre « Algérie: une autre histoire de l’indépendance ».

 Contre le virus capitaliste et sa société désolante

« Ce qui précipite si facilement les hommes vers les mouvements totalitaires et les prépare si bien à une domination de ce type, c’est la désolation partout croissante. » Hannah Arendt

Les gardiens de l’ordre capitaliste martèlent à l’unisson qu’« il y aura un avant et un après cette épidémie ». Or, rien ne garantit un futur préférable à la situation qui prévalait pour la majorité de la population laborieuse avant l’apparition du Covid-19.

La crise multidimensionnelle dans laquelle nous ont plongé les irresponsables gouvernementaux rappelle, s’il en était encore besoin, que la bourgeoisie et son Etat ne se contentent pas de reprendre d’une main ce qu’ils prétendent donner de l’autre.

« Quoi qu’il en coûte », le pouvoir cherche en effet à protéger les intérêts des patrons au détriment de la santé des exploités. « Nous sommes en guerre », certes. Sauf que le conflit ne se cantonne pas au domaine sanitaire : il est éminemment politique et social.

Quand, avec un cynisme certain, une porte-parole salue les salariés qui vont travailler « la boule au ventre », il s’agit surtout de refuser l’exercice du droit de retrait pour ceux dont les employeurs feraient respecter les fumeuses « mesures barrières ».

Ainsi, les ouvriers qui ne peuvent guère recourir au télétravail – facteur supplémentaire de désocialisation – mesurent tout le mépris de classe dont ils font l’objet, jetant une lumière crue sur la « distance sociale » qui les sépare des préposés à l’encadrement.

Les indépendants, auto-entrepreneurs, artistes et autres travailleurs informels qui se débrouillaient tant bien que mal en dehors du salariat réglementé mesurent l’extrême fragilité de leur situation peu enviable.

Avec les chômeurs, les détenus, les sans-abris ou les étrangers, ils ressentent dans leur chair l’exclusion qui terrorise une classe moyenne jalouse de ses avantages, son arrogance, son langage et ses innombrables signes distinctifs.

Après le premier tour des municipales, la gauche radicale a souligné le « large désintérêt populaire pour cette élection perçue comme totalement déplacée ». Ne fallait-il pas, dès lors, appeler au boycott actif de ce scrutin comme de tous les suivants ?

Dans une subite audace, des organisations franciliennes déclarent que « le syndicalisme ne saurait devenir le supplétif du gouvernement ». Or, les bureaucrates n’ont-ils jamais fait autre chose en cautionnant ces dernières années un « dialogue social » subventionné ?

Pendant ce temps, un magazine de la droite dure ricane devant la pagaille qui règnerait dans des « quartiers populaires » où l’on se bat – au sens propre – pour défendre son bifteck devant une boucherie hallal de la banlieue sud.

Tandis que les identitaires applaudissent au rapatriement d’Africains coincés en France, les xénophobes ne disent rien sur les Parisiens aisés qui ont fui la capitale pour gagner leurs résidences luxueuses de province.

Quant aux intégristes, ils invitent « à voir à travers l’épreuve du coronavirus et des conséquences qu’elle entraîne pour nous aujourd’hui la volonté de Dieu. » Réjouissons-nous plutôt de la fermeture des lieux de culte et des enceintes sportives.

Le lock-out décidé unilatéralement par les autorités permet de dresser l’inventaire des « activités essentielles » et, par contraste, celui des tâches antagoniques à la satisfaction des besoins humains favorisées par un mode de production parasitaire.

Un journal laïque signalait que l’art et la culture devenaient explicitement « non indispensables » aux yeux des tenants du régime. Comme si la plèbe ne pouvait se contenter que de pâtes industrielles ou de boîtes de conserve.

En réponse au mépris pour l’université et la recherche, un collectif réclame « respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité », autant de valeurs à rebours des pratiques féodo-vassaliques qui régissent ce milieu menacé de clochardisation.

La situation n’est pas différente dans les autres secteurs de ce qu’on appelle « service public » par abus de langage ; cette notion anachronique démantelée par la gauche, privatisée par la droite, contre-réforme après contre-réforme, froidement.

La santé n’est pas en reste. En une quinzaine d’années, des dizaines de milliers d’emplois et près de 70 000 lits ont disparu à l’hôpital public selon un quotidien. Mais applaudir à son balcon ne suffit pas à restituer ce qui a été détruit et volé.

Les « inconscients » ne sont pas les flâneurs que les drones surveillent ou que les policiers verbalisent. Ce sont les professionnels de la représentation qui ont bradé les conquêtes sociales. Ce sont les poseurs de la contestation qui ont multiplié les impasses.

Il n’y a plus rien à attendre des tenants d’une radicalité postmoderne (intersectionnels, décoloniaux, animalitaires, etc.) dont les thèses ont été balayées par cette déflagration qui interpelle notre commune humanité.

Par conséquent, il faudra établir le bilan des défaites successives et refuser, dès à présent, les fausses recettes qui ont conduit au désastre planétaire. La « crise sanitaire » exprime la crise du capitalisme et de la démocratie représentative qu’il faut rejeter définitivement.

Pourtant, d’aucuns en viennent à justifier l’attestation de sortie qui, toutes proportions gardées, remémore le livret d’ouvrier de l’Ancien Régime ou le permis de voyage sous la colonisation. Inutile de franchir le point Godwin…

Quelle liberté perdue faudra-t-il pleurer demain ? Ici et maintenant, cette crise permet de tester à grande échelle les instruments d’un contrôle social perfectionné grâce aux nouvelles technologies. Et tout cela au nom de notre santé.

Car cette épreuve révèle les peurs enfouies, le degré d’aliénation et le niveau de passivité entretenu par l’injonction « restez chez vous » répétée inlassablement par les média de masse et relayée jusque dans nos logements exigus par voie d’affichage.

Mais la crainte ne nous grandit pas. Loin de là. L’isolement n’ouvre aucune perspective émancipatrice. L’atomisation sert le pouvoir, tous les pouvoirs. La propagande anxiogène vise à renforcer l’atomisation et à infantiliser des adultes déjà fragilisés.

Sur la radio publique, les auditeurs attendent des experts des consignes à propos de ce qu’ils ont le droit de faire, comme les jeûneurs demandent aux imams ce qui est licite sur les stations communautaires pendant le mois de Ramadan.

Heure après heure, les sirènes deviennent plus bruyantes. Que dire des regards fuyants quand on croise un piéton dans un quartier désert ? Les masques, plus nombreux sur les visages malgré les stocks vidés, défigurent et installent l’ambiance d’un hôpital militaire.

L’absurdité d’un mode de vie subi éclate au grand jour avec la pandémie : le confinement a provoqué l’augmentation des ventes d’accessoires sexuels, de drogues et d’armes aux Etats-Unis. Sans parler de la pénurie de papier hygiénique dans les supermarchés.

On assiste à une ruée paradoxale sur les sites de rencontres alors que celles-ci ne sont plus possibles et encore moins désirées par des célibataires depuis longtemps indisponibles, dépressifs ou en épuisement professionnel.

Le toucher était suspect dans nos contrées inclusives, le contact devient criminel. On pourra balancer son malade et le géolocaliser grâce à des applications qui ramènent le morbide à une dimension ludique, comme n’importe quel jeu vidéo.

Mais la réalité nous rattrape très vite, à mesure que les « cellules éthique » opèrent un tri selon les chances de survie des patients, comme dans l’Italie voisine, et que se creuse « l’espace de courtoisie » entre chaque consommateur.

Pour sortir du marasme, il faudra sans doute, ainsi que le suggère une revue chinoise, « opérer dans cet état perpétuel de crise et d’atomisation ». D’autant que tout n’est pas perdu. Selon le quotidien français de référence, « l’union sacrée » n’est pas encore réalisée.

Tel est leur problème, telle est notre solution !

Socialisme ou barbarie…

Eros ou Thanatos…

Paris, le 22 mars 2020

Nedjib SIDI MOUSSA