Notes provisoires sur la révolte « anarchique » de masse qui secoue la région chilienne

Nous publions ici la traduction d’un texte paru sur la page Facebook Omnia Sunt Comunia puis sur le site Materiales por la emancipacion le 27 octobre 2019 (lien disponible en fin d’article). Cet article survient après 2 semaines d’intense révolte prolétarienne dans la région chilienne et a pour vocation de fournir un premier éclairage à chaud sur les étapes franchies par le mouvement social dans la voie qui mène au processus révolutionnaire par et pour la classe prolétaire! Un certain nombre d’aspects positifs et de limites sont ici identifiés, dans le seul but de faire progresser nos luttes partout dans le monde, c’est ce pourquoi nous avons décidé d’en proposer la traduction.
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Ce qui a profité au développement d’une perspective de classe :

Le vendredi 18 octobre, une révolte sauvage a éclaté dans la ville de Santiago avant de se répandre dans pratiquement toutes les villes du pays. Le motif apparent était la montée du prix du ticket dans les transports collectifs de Santiago (dans les bus du Réseau Métropolitain et dans le Métro), mais rapidement c’est le mode de vie capitaliste qui a été la cible des critiques des manifestants. Un mouvement énorme et incontrôlé a ainsi fait son apparition historique et comme certains camarades l’ont affirmé dans plusieurs tracts distribués dans la révolte : “plus rien ne sera pareil”.

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La première chose qu’il faut souligner est la généralisation spontanée du mouvement et sa critique dans les actes à la totalité du mode de vie capitaliste-néolibéral : expropriation et distribution massive des biens des grands capitalistes (supermarchés, centres commerciaux, pharmacies, banques, etc.), destruction des infrastructures de l’Etat (postes de police, bâtiments municipaux, etc..), la répudiation massive des organes répressifs de l’Etat dans un contexte « démocratique » (carabiniers, police d’investigation et miliciens), et une esquisse intuitive de critique de l’ensemble de la marchandisation de tous les aspects de la vie quotidienne (il n’existe ni « demande » concrète ni « justification », on veut tout « changer »).

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– Le rôle dynamisant que le prolétariat juvénil a joué et continue de jouer, avec son intransigeance programmatique et sa combativité subversive à tout prix.
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– Les protestations sauvages ont effectivement constitué un dommage considérable à la propriété privée des grands capitalistes de ce pays : c’est la véritable raison pour laquelle l’Etat a mis les milices dans les rues. Cela horrifiait la classe dirigeante capitaliste.
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– Un autre aspect qui a profondément retenu notre attention est la prolifération de noyaux qui pratiquent de manière généralisée la violence offensive et l’autodéfense contre les forces répressives de l’Etat dans les manifestations, tant dans le « centre » que dans les quartiers périphériques. Il y a quelque chose comme « la violence prolétarienne de masse diffuse », coordonnée solidairement au milieu des barricades, qui rend inutile – du moins pour l’instant – toute spécialisation ou professionnalisation de cette activité par petits groupes. Jusqu’à présent, cela a été très efficace.
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– La rupture de l’isolement et de la non-communication à laquelle nous contraint ce système qui se manifeste par : la solidarité de classe spontanée et la communication sociale en dehors des rôles précédemment préfabriqués. Malgré l’ « Etat d’urgence », le couvre-feu et les milices dans les rues, le prolétariat n’a pas eu peur et n’a pas abandonné la lutte malgré la répression brutale qui a laissé un grand nombre de morts, torturés, disparus et emprisonnés. Au moment de la rédaction de ce texte, il a été annoncé dans de nombreuses régions, dont la région métropolitaine, que le couvre-feu serait levé à cause de la pression sociale du prolétariat, qui ne l’a pas respecté et qui manifeste une haine viscérale envers les militaires.
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– Malgré tous les efforts de l’Etat pour revenir à « une certaine normalité » et la diffamation des médias, cela n’a pu être rétabli, car notre classe a continué à protester quotidiennement sans même « demander la permission » de le faire – toutes les manifestations étant par ailleurs « illégales ».
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– La réalité de la lutte a écrasé les tentatives de « spectacularisation » de la révolte de la presse : le prolétariat a reconnu que la fonction sociale-essentielle de la presse est de déformer les faits et de monter une histoire similaire aux intérêts de la classe dominante – les journalistes sont les « porte-parole » du capital.
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– Le mouvement, dans le contexte de la révolte, se dote, au niveau embryonnaire, d’organes de lutte territorialement enracinés, basés sur la formation d’assemblées de voisins auto-organisées, qui se trouvent dans divers quartiers et populations construisant d’en bas une perspective anticapitaliste contre la précarité. Nous considérons ces espaces d’associativité prolétarienne comme stratégiques pour former une communauté de lutte, parce qu’ils expriment le besoin d’auto-activité de la part des prolétaires eux-mêmes et de manière autonome.
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– Un secteur important du prolétariat a rejeté en bloc les propositions de  » réformes  » avec lesquelles le gouvernement a essayé d’éteindre le feu de la révolte : elles sont considérées comme des miettes indignes, ce qui a mis l’Etat en échec, du moins jusqu’à présent.
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– Il n’y a pas d’ « entité politique » capable de se proclamer une entité représentative et valide pour dialoguer avec le gouvernement, ce qui a déconcerté la bourgeoisie. C’est une révolte sans chefs. D’où l’ « anarchie » de ce mouvement.
Contradictions et limites qui doivent être combattues par les minorités révolutionnaires au sein du mouvement :
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– Lors des gigantesques marches du vendredi 25 octobre qui, selon les chiffres officiels, dans la seule ville de Santiago, ont rassemblé plus de 1 500 000 manifestants, un sentiment d’identification patriotique et d’unité nationale s’est exprimé massivement, au détriment d’une perspective de conflit social de classe. Un exemple en est la prolifération des drapeaux chiliens – qui étaient absents jusque là – et l’atmosphère festive et pacifiste qui a prévalu tout au long de la journée, ce qui a été apprécié par le gouvernement lui-même comme une opportunité qui « ouvre des chemins vers l’avenir et l’espoir ».
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– L’hésitation de certains secteurs organisés du mouvement ouvrier à participer à la révolte -par exemple, les mineurs de l’entreprise publique CODELCO et les syndicats appartenant au Coordinateur national des travailleurs NO+AFP-, à l’exception du Syndicat des ports du Chili (UPCH) et du syndicat de la construction regroupés dans le syndicat combatif SINTEC : qui ne s’affranchi pas des contradictions, limites et développement inégal selon la localisation géographique.
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– L’écho qui, dans certains secteurs sociaux, a fait courir la rumeur dans la presse et le gouvernement qu’il existe une vague de pillages visant les maisons privées et les petites entreprises – qui ont été des cas très particuliers et en nombre limité. Cela s’est également exprimé au sein du mouvement des « gilets jaunes », des voisins organisés en bandes pour défendre leur quartier contre des pillards inexistants. C’est d’autant plus dangereux que c’est un terreau fertile pour les courants d’extrême droite néo-fascistes et parce qu’il dresse les prolétaires contre les prolétaires.
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– L’existence de militants des partis traditionnels et de la « nouvelle gauche » -plus ou moins la même- dans les assemblées et les conseils auto-organisés, qui tentent de coopter et de supplanter l’auto-direction du mouvement pour imposer leurs positions et devenir des interlocuteurs valables pour négocier avec pouvoir.
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– Malgré les grands sauts qualitatifs que le mouvement a faits dans sa vaste extension, il n’a pas réussi à figer et à consolider une lecture de classe clair, une faiblesse qui démontre une grande tâche en suspens qu’il faut corriger par la projection du mouvement. Cela s’est traduit, surtout depuis les grandes marches, par la résurgence d’une identification comme « classe moyenne » de certains secteurs du prolétariat promus par les partis d’ordre et les mass media.
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– La révolte a révélé des minorités révolutionnaires désorganisées et fragmentées, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elles ont immédiatement participé au mouvement, en tentant de porter certaines oritentations par des actes et de la propagande, malgré leurs moyens limités. La gauche et le léninisme en général ne voulaient pas se mêler avec les incontrôlables, ils se dissociaient de la révolte, et même leurs secteurs les plus traditionnels condamnaient le pillage des grandes entreprises, et ont mis au moins trois jours pour démontrer leur présence dans la rue. Cela souligne la nécessité de construire un mouvement ouvertement anticapitaliste qui rassemble les secteurs les plus radicaux de la classe.
Perspectives provisoires
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Quoi qu’il arrive à l’issue de cette grande étape, il est clair qu’il y a eu une rupture irréversible, une fissure, qui marque un changement d’époque pour notre classe dans cette région. Ce que des milliers et des milliers de prolétaires ont vécu de nos jours sans expérience préalable de lutte peut difficilement être effacé de la mémoire combative de notre classe. Cette révolte a offert une occasion unique qu’il ne faut pas laisser passer : il est devenu clair que ce n’est qu’en luttant que des revendications concrètes et l’amélioration des conditions de vie du prolétariat sont imposées. Nous avons réalisé notre propre force. La révolte généralisée annonce la possibilité latente d’un changement révolutionnaire possible, de la réconciliation de l’espèce humaine avec elle-même et son environnement naturel, malgré le mépris antérieur manifesté par des secteurs de l’environnement subversif de notre région – avec des discours du type « humain=peste » ou que le « peuple est mort ». Le prolétariat n’est pas mort, nous ne sommes pas seulement un capital variable, nous avons un rôle énorme à jouer dans la liquidation de ce monde capitaliste et cela a été démontré dans la pratique. Pour l’instant, la lutte se poursuit dans les rues et dans les assemblées contre le pacte social qu’ils veulent nous imposer et contre la reprise réformiste. Cette révolte remettait intuitivement en question les fondements de la structure sociale capitaliste et cela ne peut être effacé de la mémoire historique. Nous allons plus loin, nous allons vers la vie.
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Algun@s Proletari@s en lucha de la Región chilena
Mañana del sábado 26 de octubre – Primavera subversiva del 2019
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