RETOUR VERS L’AUTONOMIE ITALIENNE (1)

 

Bologne, printemps 2017, alors que la ville commémore le quarantenaire de l’année 1977 et tente d’enfermer dans ses musées une réécriture de cette histoire qui lui échappe, les collectifs en lutte tentent de faire revivre en manifestation et dans de multiples événements ce qui a traversé ces dix longues années… À cette occasion, nous nous sommes entretenus longuement avec un camarade membre de Potere Operaio puis de l’Autonomie pour élaborer l’interview qui suit, traduite depuis l’italien et découpée en plusieurs épisodes, en voici la 1ère partie.

 

Le long mai 68 italien a connu, comme dans de nombreux coins du monde dans ces années-là, une agitation révolutionnaire particulièrement intense. De 1968 et surtout de « l’automne chaud » ouvrier de 69 jusqu’à la fin des années 70 le pays est traversé par un vaste mouvement politique, social et existentiel qui puise sa source dans le mouvement ouvrier en le renouvelant. Des dizaines de milliers de personnes portées par l’espoir d’abolir le capitalisme participent aux grèves, occupations d’usines ou d’immeubles, affrontements qui rythment ces années. Ce mouvement est aussi un moment de grande créativité artistique et intellectuelle qui voit foisonner journaux, fresques murales, radios pirates… Pour beaucoup, l’objectif est aussi d’améliorer immédiatement ses conditions d’existence par les luttes pour le salaire, l’organisation contre la vie chère, la libération dans la vie quotidienne.

Ce qui nous intéresse dans le mouvement italien des années 70 et tout particulièrement dans l’autonomie, c’est l’aller-retour permanent entre la théorie et la pratique, leur capacité à se doter d’une compréhension de la société à même de leur permettre d’intervenir efficacement dans le réel. C’est aussi ce que nous voulons porter dans cette interview d’un camarade bolognais ;  utiliser les expériences passées, sans les mystifier, ni en faire un récit exhaustif,  mais s’enrichir des réflexions d’un mouvement passé pour penser notre intervention présente.

 

Tout d’abord, est-ce que tu peux expliquer ton parcours politique ?

Mon parcours politique commence en 1966 quand à 14 ans je m’inscris à la fédération de jeunesse du Parti Communiste Italien (PCI). Mais immédiatement après la mort du Che (1967)1, je me rends compte qu’il y a de gros problèmes dans leurs positions et que le Parti Communiste disons  « traditionnel » n’est pas ce qui m’intéresse. J’avais déjà une vision révolutionnaire, je voulais déjà me rebeller ! Le PCI participait activement à la vie politique institutionnelle et n’avait plus rien de révolutionnaire, surtout depuis la fin de la Résistance2. À ce moment il devient clair que pour eux la révolution en Italie ne se fera jamais ; comme le disait d’ailleurs Togliatti3 ainsi que les dirigeants soviétiques. Voilà les raisons pour lesquelles je quitte le PCI.

En Italie, la période de luttes commence un an après le 68 français ; notre 68 a en fait été l’année 1969 historiquement. A ce moment là, je suis au lycée et je commence à m’investir dans le mouvement lycéen.  Tout de suite après, apparaît le groupe Potere Operaio (PO) à Bologne et j’adhère immédiatement à leurs thèses. C’était un groupe qui dérivait politiquement de l’opéraïsme italien4 et donc de « l’autre mouvement ouvrier » comme on l’appelait. Ce mouvement refusait les logiques soviétiques et était révolutionnaire, c’était l’opéraïsme de Tronti, Panzieri, Negri et de nombreux autres intellectuels.

 

Tu as été à Potere Operaio dès sa création?

Oui, le groupe se forme en 69 dans plusieurs villes d’Italie, naturellement en premier à Rome et ensuite dans le Nord. Entre fin 69 et début 70 se monte aussi à Bologne un siège de PO, grâce à nous, encore jeunes à l’époque. J’ai été à PO jusqu’à sa dissolution après le congrès de Rosolina5 de 1973. Il a été considéré que cette forme n’était plus adaptée à la nouvelle composition ouvrière qui se créait avec le post-fordisme6 . PO meurt là et les militants se réorganisent majoritairement au sein de l’autonomie ouvrière.

Immédiatement je rejoins l’autonomie dans sa tendance organisée parce que l’autonomie ouvrière est un concept très étendu. L’autonomie ouvrière regroupait tout ce qui était hors des partis institutionnels et des syndicats, elle était dans les usines avec les comités autonomes qui pratiquaient grèves et sabotages, etc. Donc nous on était dans une tendance de l’autonomie constituée autour de la revue Rosso7 .

J’ai fait parti de cette tendance jusqu’à que nous finissions tous en prison en 79 avec le fameux teorema Calogero8 . Calogero était un magistrat appartenant au Parti Communiste qui sous la direction du Parti avait mis sur pied ce théorème qui sonne en pratique la fin de cette époque de l’autonomie ouvrière. Je dois quand même dire que le Capital à cette époque s’était déjà complètement restructuré, la composition de classe avait encore changé et l’autonomie ouvrière commençait à avoir des difficultés pour être à l’intérieur des mouvements. Nous n’arrivions plus à bien comprendre ce qui se passait. Le teorema Calogero est aussi arrivé à un moment d’incertitude politique de notre côté, et a entraîné la désagrégation de l’autonomie avec de nombreuses personnes incarcérées ou exilées (surtout en France)9.

Après il y a eu les années 80 qui ont été un vide politique et temporel où rien ne s’est passé, où rien de nouveau est né. Entre 79 et le début des années 90, peu de choses se sont vues en Italie. A partir de 1990, les mouvements politiques sont réapparus avec d’autres formes mais l’autonomie ouvrière, on n’en parlait plus, cette expérience politique était définitivement finie. Mais d’autres formes de l’autonomie sont apparues bien qu’elle ne se référaient plus à la vieille autonomie. Néanmoins à Bologne, comme ailleurs en Italie, il existe des petits groupes qui y font de nouveau référence, et dont les idées découlent de l’opéraïsme italien.

 

Nous avions une question qui peut aussi être traitée rapidement, quelles étaient les spécificités du mouvement ici à Bologne par rapport au reste de l’Italie ?

Ici à Bologne, on a toujours eu une grosse limite par rapport à d’autres villes surtout du Nord. Des villes principalement ouvrières où, encore dans les années 70 et au moins jusqu’en en 77-78, le prolétariat était encore fort, et la classe ouvrière d’usine entretenait les luttes. À l’inverse à Bologne, par sa nature de ville universitaire, la fac avait le même rôle que la Fiat à Turin10. À l’époque il y avait plus de cent mille inscrits à l’université de Bologne et il n’y avait que peu d’étudiants provenant d’autres villes. Beaucoup d’étudiants bolognais entraient donc à la fac avec l’expérience des luttes dans les lycées.  Les lycéens étaient très forts et organisés à cette époque, surtout au sein de l’Autonomie et avant, dans Lotta Continua (LC) et PO principalement. Ici l’université était l’épicentre des luttes. Il y avait bien sûr quelques usines, même si maintenant il n’y en a presque plus, mais c’était surtout des usines métallurgiques qui étaient totalement contrôlées par le PCI et la CGIL (syndicat lié au Parti Communiste et équivalent de la CGT en France). C’était donc impossible d’intervenir politiquement à l’intérieur. On a essayé mais on a jamais réussi à s’y implanter. Il faut quand même dire que c’était des petites usines peu significatives au niveau des luttes, notamment parce qu’elle étaient contrôlées par les ouvriers du parti communiste et du syndicat qui évidemment ne participaient pas aux luttes. Donc structurellement Bologne a toujours été une ville étudiante, les luttes ici sont toujours parties de là. Il y avait aussi une particularité dans le fait d’habiter et de s’organiser dans une zone contrôlée entièrement par le PCI. Ici depuis toujours, depuis la fin de la guerre et de la Résistance, avec le maire Dozza, au-delà des transformations et changements de nom, PCI, PDS, DS, aujourd’hui PD, ils ont toujours eu le pouvoir. Aujourd’hui ça change un peu parce que les gens sont dégoûtés, même leurs militants sont dégoûtés.

 

On se demandait qu’est-ce que voulait dire pour vous être ouvrier à cette époque et comment s’organisaient les luttes dans les usines ?

À l’époque, on raisonnait encore en terme de fordisme même si le post-fordisme était en train de se mettre en place. Même si la classe ouvrière reste encore très forte, il y a un changement de paradigme productif et donc de composition de classe. En Italie la classe ouvrière commence à décliner avec le fameux cortège des 40 000 de la Fiat11, notamment à cause du Parti Communiste et de la CGIL, qui à cette époque prennent en main les cadres intermédiaires et dirigeants en les organisant. Ce cycle de lutte se finit donc et fût sans doute le plus important d’Europe, parce qu’il a exprimé des niveaux de conflictualité et de combativité très très élevés. N’oublions pas qu’ici, en Italie, ce qui est particulier et qui n’est pas arrivé dans le reste de l’Europe, c’est que le phénomène de la lutte armée a duré 10 ans et sans doute encore plus. La lutte armée en Italie ne part pas des étudiants, elle part des usines au début, après s’unissent aussi les étudiants, employés, chômeurs. La composition devient plus diverse, mais les grandes luttes et aussi les plus extrêmes partent vraiment des usines. Les ouvriers étaient très forts et menaient de nombreuses luttes de manière autonome, prenant directement ce dont ils avaient besoin. S’ils devaient diminuer les rythmes, augmenter les salaires, obtenir des droits, ils combattaient en bloquant les usines, pratiquant sabotages, cortèges internes12, qui mettaient à mal la production. C’était pour ainsi dire « l’illégalisme de masse ».

Toutes ces pratiques dont tu parles ne sont pas sorties de nulle part, c’était pas déjà comme ça au début des années 70, si ?

Non c’est vrai, dans les années 70 ce qui a été phénoménal c’est la rencontre de la puissance ouvrière avec l’autonomie, après la mort des groupes en 73 (dissolution de PO, perte de puissance de LC). Une très belle unité se forme entre les luttes ouvrières et les luttes étudiantes et des populations sur les territori13 avec par exemple les occupations de maisons, et c’est ce qui a été fondamental ! C’est cette rencontre entre les luttes, qui a fait qu’en Italie il y a eu ce que certains appellent une pré-révolution, une période révolutionnaire qui aurait pu devenir peut-être pas une véritable révolution mais une révolte pré-insurrectionnelle. Après évidemment ce n’est pas arrivé mais nous considérions à l’époque, et nous travaillions pour cela, qu’il y avait un véritable processus révolutionnaire en cours.

Tu peux nous en dire plus sur l’émergence de ce mouvement et de ces pratiques, qu’est-ce qui les a rendus possible ?

Grâce à la militanza. Notre programme était « l’action militante », comment la diffuser et comment faire en sorte que le mouvement d’opinion devienne un mouvement de militants organisés. C’était notre position au sein de l’autonomie ouvrière organisée. Après il y avait dans l’autonomie diffuse d’autres thèses plus ribelistes14, appelons les comme ça… Je ne dis pas ça pour critiquer, car ces mouvements étaient très intéressants. Les indiens métropolitains15, ceux que nous appelions affectueusement les frichettoni16, ont eux aussi fait leur part en 77.

L’action militante était importante, l’organisation aussi parce que fondamentalement nous étions proche du léninisme17, parce que nous venions de PO, qui en son temps voulait s’organiser en parti révolutionnaire et nous, cette leçon on ne l’avait pas oubliée. Parce qu’alors ce n’était plus adéquat, nous voulions réinterpréter le léninisme d’une manière plus ouverte, plus participative, plus désirable en somme. Nous avions refusé la figure du militant communiste comme militant super sérieux, qui ne s’accordait jamais une joie, qui était toujours au travail politique, qui n’était que souffrance, sacrifice, et caetera… Déjà à l’époque de PO cette figure nous intéressait peu, mais après 73 cette conception on l’a complètement abandonnée. Au contraire nous, la révolution et le fait de militer, on l’interprétait comme une joie. Lutter était une joie, jamais un sacrifice ! Les émeutes étaient très violentes mais on ne se voyait jamais comme des martyrs. On s’organisait sur ces bases et ça a été très important parce que ça nous a donné la possibilité de faire participer des milliers et des milliers de personnes qui avant nous déjà, refusaient la figure du moine communiste.

Concrètement, comment se faisait la rencontre avec ces personnes?

Dans les luttes, dans la rue, dans les collectifs, dans les assemblées populaires, ces personnes on les trouvait en allant faire des interventions sur le territorio. Le militant communiste, l’autonome, ne restait pas chez lui à étudier la théorie – bien sûr on étudiait aussi – mais ce qui comptait c’était intervenir politiquement où il y avait de la souffrance, de la pauvreté, dans les usines, là où les gens qui avaient besoin d’un toit occupaient les immeubles…

On faisait des expropriations dans les supermarchés, et même des auto-réductions18 dans les théâtres et cinémas. On considérait la culture comme une question de masse qui ne devait pas être liée aux patrons, qui devait être gratuite pour tous et donc on se l’appropriait. Au cinéma, au théâtre on entrait en forçant la porte en gros, ça c’est un détail, mais c’est pour vous donner l’idée de ce que c’était l’autonomie. le mouvement de ces années là. Il y avait beaucoup de complexité, de recherche, de création, une grande profondeur intellectuelle voir artistique, de nouveaux modes de vie et d’expression. Et évidemment dans le même temps la lutte pour le pouvoir, pour le renversement de l’état actuel des choses19 et donc la révolution.

 

Comment étaient articulées ensemble les figures de l’ouvrier, de l’étudiant, du lycéen, dans la théorie comme dans les luttes? N’y a-t-il pas eu des épisodes conflictuels?

Les épisodes conflictuels, si il y en a eu, ont surtout été entre des groupes rivaux. Ici à Bologne nous avons eu quelques problèmes, il y avait inévitablement de la baston notamment quand le maire ou le PCI20 organisaient quelques grosses manifs contre la violence ou le terrorisme ou encore contre les luttes étudiantes.

Entre les différentes composantes d’une même tendance, non, les étudiants chez nous étaient pensés comme une partie du prolétariat, comme classe exploitée en voie de formation, comme armée de réserve du prolétariat comme disait Marx. Il y avait cette reconnaissance et les étudiants de leur côté considéraient la classe ouvrière comme celle qui devait guider le prolétariat vers la libération. Cependant après tout ceci s’est terminé quand la classe ouvrière a conclu son cycle21, après les ouvriers on ne les a plus vus en manif, ils ont été phagocytés par le PCI et les syndicats et seuls les étudiants ont continué à mener les luttes. Ça pourrait être vu comme une séparation mais ce n’en est pas vraiment une. C’est juste qu’une partie de la classe avait conclu un cycle de lutte, provenant du grand automne de 69 et qui de là s’est peu à peu épuisé. Même la poussée étudiante en fait ! En 77 le mouvement étudiant était déjà déclinant. D’ailleurs le fameux congrès de Bologne22 de 77, nous, on l’avait compris comme le chant du cygne qui serait le dernier acte d’un mouvement qui allait mourir.

 

Que pensiez vous à l’époque des syndicats, de leur utilité? Avaient-ils seulement une utilité de contrôle social ou pouvaient-ils aussi être des alliés ?

Non, avec nous ils n’ont jamais été des alliés. Ils étaient les ennemis principaux dans les usines pour nous les autonomes. Nous les avons toujours désignés ainsi depuis l’époque de Potere Operaio parce que l’expérience opéraiste nous donnait cette capacité d’analyse, de les voir comme les premiers ennemis de classe à abattre. Bien sûr il y avait aussi la Démocratie Chrétienne (DC), son pouvoir mafieux, mais c’était ces pouvoirs (PCI et CGIL) qui nous intéressait le plus parce qu’ils étaient ceux qui maintenaient la classe ouvrière dans des luttes insignifiantes, dans des luttes institutionnelles qui enchaînaient la classe ouvrière à l’exploitation. Nous nous sommes toujours affrontés avec les syndicats, dans les usines nous avions les collectifs ouvriers autonomes qui menaient les luttes de manière séparée mais quand nous avons pu nous affronter avec eux nous l’avons toujours fait volontiers, surtout avec la CGIL et ensuite avec les syndicats socialistes et démocrates chrétiens. En fait nous avons toujours considéré le syndicat comme une agence d’État chargée d’organiser l’acceptation de l’exploitation par les ouvriers.

 

Et avec la base syndicale, comment étaient les rapports ? Comment avez-vous réussi à retirer l’influence des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier sur une large partie de la classe ?23

Toujours à travers le travail politique dans l’entreprise, toujours en intervenant sur le terrain et toujours en parlant à tout le monde . Après bien sûr si t’allais parler avec un type de la CGIL convaincu, bah dommage ! Mais en parlant avec la base, la vraie base, celle qui sentait la nécessité de la lutte pour défendre ses propres intérêts de prolétaire, avec ceux-là il y avait des possibilités. Même si au début ils avaient adhéré à la CGIL à peine embauchés à l’usine, parce qu’ils avaient trouvé quelque chose dans le syndicat, bref. Nombreux ont été ceux à quitter la CGIL, très nombreux surtout chez les jeunes ouvriers, avec les anciens y’avait pas moyen, ce n’était pas possible parce que les anciens ouvriers de la CGIL venaient presque tous de la Résistance encore à l’époque, ils avaient encore dans les yeux l’occupation nazie et le fascisme. Ils avaient adhéré à la Résistance surtout au sein des organisations du Parti Communiste et ils étaient donc extrêmement idéologisés. Ils suivaient quelque chose qui pour nous était destructeur ! Même pour eux je veux dire, ils ne défendaient même pas leurs intérêts en tant que prolétaire et nous en avons parlé des milliers de fois. Le fait est qu’on a réussi à emmener beaucoup d’ouvriers de la base de notre côté, surtout des jeunes !

Suite de l’entretien.

 

1. Mort de Che Guevara le 9 octobre 1967 en Bolivie, assassiné après avoir été capturé grâce à une collaboration entre l’armée bolivienne et la CIA. Il était alors à la tête d’une tentative de guérilla, l’Armée de libération nationale (ELN), contre la dictature militaire en place depuis le coup d’état du général Barrientos de 1964.

2. Résistance contre le fascisme en Italie. En 1922, Mussolini arrive au pouvoir en Italie et installe un état fasciste. La résistance est alors de basse intensité  (grève sauvage, sabotage…) et subit beaucoup de répression. L’année 1943 est charnière dans la Seconde Guerre Mondiale, le fascisme menacé au sud par les américains (débarquement en Sicile par les Alliés qui pénètrent au sud de l’Italie) est soutenu par l’Allemagne nazie qui envahit puis occupe le nord du pays (République de Salo – République Sociale Italienne). Le Comité de Libération Nationale (CLN) italien qui regroupe les partis opposés au fascisme est alors créé et organise la résistance sous forme de guérilla et d’actions de propagande. Certains des  270 000 Partisans, majoritairement communistes, continueront leur action antifasciste après la libération de l’Italie par les forces alliées en 1945.

3. Palmiro Michele Nicola Togliatti est l’un des fondateurs du Parti Communiste Italien (PCI), qu’il dirigea comme secrétaire général de 1927 à 1934, puis de 1938 jusqu’à son décès en 1964. Après l’occupation de la Sicile par les forces alliées en 1943, sachant qu’une révolution socialiste en Italie a peu de chances de réussir, le PCI accepte, afin de conserver et d’accroître les avantages acquis, de collaborer avec la monarchie. En mars 1944, à son retour en Italie, Togliatti participe, comme ministre sans portefeuille, dans le gouvernement de Ferruccio Parri (21 juin 1945 – 8 décembre 1945) et dans le 1er gouvernement d’Alcide De Gasperi (10 décembre 1945 – 1er juillet 1946).

4. Tendance théorique du marxisme qui se structure à partir de 1961 dans plusieurs revues successives (Quaderni Rossi, Classe Operaia…). Les théoriciens opéraïstes se proposent de relire Marx en prenant en compte les restructurations effectuées par le capitalisme et donc les évolutions qu’elles ont engendrées sur les rapports entre les classes. Ils sont aussi critiques du système soviétique analysé comme capitalisme d’État tout en se revendiquant du léninisme et de l’expérience bolchevique de 1917.

5. Congrès de Rosolina  31 mai – 1er juin 1973 : 4ème congrès de Potere Operaio alors en crise à cause de divisions internes et de difficultés économiques. Ce congrès se déroule dans la semi-clandestinité en raison de la présence des membres de l’organisation en charge des activités illégales. Émergent alors deux tendances opposées au sein de Potere Operaio, représentées par Toni Negri, qui veut dissoudre l’organisation dans l’autonomie, et par Franco Piperno qui souhaite continuer et approfondir la tentative de construire un parti de masse insurrectionnel. Suite à ce congrès et jusqu’à l’arrêt de la publication de leur journal « Potere Operaio del lunedi », beaucoup de militants quittent l’organisation pour se tourner vers l’Autonomie Ouvrière tandis que certains tentent de continuer l’expérience et de faire persister le nom.

6. Au milieu des années 70, le capitalisme atteint un stade de saturation du marché de la demande dans les pays dits “développés”. Les ménages sont pour la majorité équipés, en véhicules ou en électroménager par exemple, ce qui engendre de la surproduction. Pour maintenir une croissance forte, il apparaît nécessaire pour les capitalistes de dépasser le modèle tayloro-fordien de production basé sur une production à la chaîne de longues séries de produits standardisés dans des usines où les travailleurs sont devenus des Ouvriers Spécialisés (OS) du fait de la division des tâches. Le modèle toyotiste naît dans les années 80 au Japon, il se base sur les “cinq zéros” : 0 défaut (qualité), 0 papier (informatisation), 0 panne, 0 stock, 0 délai. La politique du Juste A Temps (JAT) vise à appliquer la logique des flux tendus : on privilégie des séries courtes de produits diversifiés, différenciés et innovants pour inciter à la consommation. Quant à la mécanisation, elle s’intensifie avec la robotisation.

7. La revue « Rosso » paraît entre 73 et 79, d’abord de manière bimensuelle puis de manière irrégulière mais fréquente. Principalement tenue par d’anciens militants de Potere Operaio, cette revue constitue l’expression d’une des tendances principales de l’Autonomie Ouvrière. Au-delà de sa ligne éditoriale communiste révolutionnaire, elle s’inscrit à contre-courant des styles d’écriture habituels et ouvre ses pages aux thématiques de la contre-culture. C’est ainsi une des premières revues du mouvement à permettre au mouvement gay de s’exprimer dans ses colonnes.

8. Le 7 avril 1979, des arrestations de masse surviennent dans toute l’Italie visant notamment les principaux dirigeants de l’autonomie. Elle se base sur une construction judiciaire selon laquelle les intellectuel de l’autonomie tels que Toni Negri ou Oreste Scalzone seraient les têtes pensantes des actions des Brigades Rouges. Plus largement, elle vise des militants accusés d’actions violentes plus ou moins clandestines sur la seule base de leurs opinions politiques. Le motif d’inculpation d’« organisation en bande armée » est créé spécifiquement pour s’attaquer au mouvement. Il permet de poursuivre non seulement les militants, leurs groupes, leurs journaux et leurs soutiens tel le collectif juridique Soccorso rosso qui voit 9 de ses avocats accusés entre 1970 et 1983. Les preuves policières importent peu au tribunal, l’objectif est avant tout de condamner le plus possible de militants pour déstabiliser le mouvement. En parallèle de cette répression judiciaire intensifiée, le système des repentis est mis en place. En échange d’une collaboration avec les autorités et d’une dissociation publique du mouvement révolutionnaire, les accusés ont leurs peines allégées voire sont relaxés. Les conséquences sont lourdes : suspicion généralisée et démantèlement de nombreux groupes grâce aux dénonciations.

9. 4087 condamnations sans compter les accusés mis en détention préventive, dont les affaires ont été classées sans suite, relaxés et les exilés. Les militants notamment poursuivis pour organisation en bande armée font face à des lourdes peines de prison ferme devenues monnaie courante.

10. L’usine Fiat-Mirafiori au sud de Turin était la plus grande usine italienne de l’époque avec plus de 50 000 ouvriers au début des années 70. C’était un bastion communiste dont les ouvriers étaient souvent à l’avant-garde des luttes. La Fiat-Mirafiori jouait un rôle de phare dans la propagande du PCI depuis longtemps (à l’image de Renault Billancourt en France). Une grosse partie des ouvriers s’est fortement radicalisée dans les luttes de l’après 69. La section PCI de l’usine a alors fondu avant d’être mise sous tutelle et purgée car soupçonnée d’être noyautée par les Brigades Rouges. L’importance de ce bastion ouvrier peut s’apprécier à l’aune de deux dates, 1969 et 1973. Après leur victoire contre la direction de la Fiat-Mirafiori en 1969 ébranlant la solidité du patronat italien, les ouvriers vont bloquer totalement pendant 3 jours leur usine en 1973. Cette occupation symbolise un tournant dans le mouvement en Italie : auto-organisation ouvrière, radicalisation des modes d’action (sabotage, grève sauvage, blocage) et sortie de l’usine des ouvriers avec l’occupation d’espaces urbains amenant la diffusion des pratiques élaborées depuis la Fiat dans tout Turin (squats, « marchés rouges », cantines illégales, etc.).

11. La marcia dei quarantamilla est une manifestation de cadres et d’employés de la Fiat menée par Luigi Arisio qui a eu lieu le 14 octobre 1980 à Turin. Ceux-ci contestaient le blocage de l’usine tenu depuis plus d’un mois par les ouvriers pour protester contre une vague de licenciement et de chômage technique. Le nombre de manifestants a été gonflé volontairement par la Fiat (12 000 selon la gauche et la préfecture) mais son ampleur a eu raison du mouvement et a poussé les syndicats à signer un accord avec la direction. Plus largement, il a marqué un arrêt du mouvement ouvrier en Italie en général, et à Turin en particulier, ainsi qu’une redéfinition encore plus co-gestionnaire de l’action syndicale pour au moins 10 ans.

12.  Extrait de La horde d’or décrivant des cortèges internes à la Fiat lors d’une lutte en 1969 : « Les ouvriers sont exaspérés. Le 20 octobre au cours d’un cortège interne, quelques boulons volent, quelques voitures sont rayées, quelques chaînes de montage sont endommagées. […] Le 31 octobre, la Fiat porte plainte contre 70 ouvriers pour dégradation des équipements. »  (La horde d’or, p. 308)

13. Territori : on peut considérer que ce terme regroupe les luttes qui ne sont pas dans les lieux de productions mais dans les quartiers concernant le logement, l’opposition à de grands projets urbains, etc.

14. Il utilise ce terme pour définir une tendance qui attache plus d’importance à l’activisme qu’à l’organisation. La meilleure traduction française de ribeliste serait spontanéiste.

15. Les indiens métropolitains : courant de l’autonomie, influencé par le situationnisme, qui s’intéresse moins à l’organisation au sein des lieux de travail au profit de l’expression artistique, de performances publiques, parmi d’autres modes d’intervention politique qui se veulent alternatifs.

16. « Babos » en italien.

17. Le léninisme est influencé par la nécessité d’adapter la théorie révolutionnaire de Marx à la situation de la Russie au début du XXème siècle face à une classe paysanne majoritaire considérée par Lénine comme trop aliénée pour être un sujet révolutionnaire. Lénine pose alors les bases du bolchevisme où les espoirs de révolution sont remis à un unique parti de masse centralisé. La bureaucratie détermine les analyses, les stratégies et tactiques du parti. En tant qu’avant-garde révolutionnaire, elle est la seule à même d’instaurer la dictature prolétarienne. Elle doit être constituée pour Lénine notamment par la classe ouvrière industrielle ainsi que les intellectuels bourgeois. Cette idéologie est reprise après la mort de Lénine par Staline à la recherche de légitimité politique. Il y ajoute en autres la notion de révolution nationale et l’appelle marxisme-léninisme. Jusque l’apparition du Castrisme et du Maoïsme, le marxisme-léninisme est l’idéologie communiste la plus répandue, très présente en Italie et par exemple dans l’organisation de Potere Operaio.

18. L’auto-réduction est un mode d’action très répandu à cette époque qui consiste à réduire par le rapport de force le prix d’origine. Cela peut être des quartiers entiers qui baissent les loyers jugés trop chers, des groupes d’ouvriers qui sortent des supermarchés avec des caddies pleins sans payer (une belle description est disponible au chapitre « On paie pas, on paie pas », dans Insurrection 1977 de Paolo Pozzi), des pillages de magasins de fringues ou de disques en manifs, ou encore rentrer à beaucoup dans des salles de cinéma, s’asseoir et regarder tranquillement le film avec les camarades. L’auto-réduction part de l’idée que tout le monde devrait avoir accès au logement, à l’électricité, à la nourriture, à la culture… Et cela ne devrait pas être lié aux salaires et donc aux patrons.

19. « Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. » Karl Marx – L’idéologie allemande.

20. Le PCI organise de grosses manifestations contre la violence ou le terrorisme. À cette époque, la lutte armée était intense et de nombreux attentats avaient lieu, c’est un moment idéal pour le PCI qui crée ses propres manifestations en se dissociant du mouvement autonome, lui-même en conflit interne sur la question de la violence armée.

21. On peut entendre ici un cycle de lutte comme une période historique où les conditions matérielles permettent l’émergence d’un nouveau sujet révolutionnaire. Le cycle serait censé se finir quand les classes dominantes se seraient adaptées aux nouvelles formes de lutte et qu’elles seraient parvenues à les assimiler avant la concrétisation de la révolution. L’ancien sujet révolutionnaire principal, dépassé, ne peut plus poursuivre son rôle moteur. Il faudrait attendre un nouveau sujet capable de relancer un cycle de luttes. Ainsi dans l’Italie des années 60-70, une nouvelle figure ouvrière naît de l’immigration des jeunes ruraux du Sud vers les villes industrielles du Nord. C’est ce qu’on va appeler dans le mouvement l’ « ouvrier-masse », soit « l’ouvrier de la chaîne de montage, non professionnalisé, non spécialisé, mobile, interchangeable » (La horde d’or, p. 273). Dans Nous voulons tout !  (Balestrini, 1971), son rôle central dans le mouvement italien est résumé ainsi : « L’ouvrier-masse est le protagoniste de la nouvelle grande vague de lutte ouvrière, celle qui a commencé dans les années 60. C’est à ce moment qu’est arrivé sur le devant de la scène cette nouvelle figure politique du prolétariat, avec ses caractéristiques et ses objectifs propres, et les nouvelles formes de luttes qu’elle impose. »

22. Le congrès de Bologne rassemble de nombreux groupes de l’autonomie italienne à Bologne en octobre 1977. Il est appelé pour tenter de trouver une réponse commune à la répression qui frappe le mouvement depuis les épisodes insurrectionnels de mars à Rome et Bologne. Le 11 mars, l’étudiant Francesco Lorusso, menbre de Lotta Continua, est assasiné par la police à Bologne alors qu’il participe à une manifestation contre un événement du groupe de droite catholique  Communion et libération au sein d’une faculté. S’ensuivent plusieurs jours d’émeutes qui se concluront par l’envoi de blindés pour écraser les étudiants retranchés dans la zone universitaire. Le lendemain à Rome, pendant une manifestation nationale de l’autonomie rassemblant plus de 100 000 personnes, des armureries sont pillées et de nombreuses fusillades éclatent. Dans ce contexte, le congrès de septembre ne fera que mettre en avant les dissensions entre les groupes notamment sur la question de la militarisation du mouvement.

23. Pendant cette période, le PCI souhaite devenir un parti de gouvernement si bien qu’il pousse à la transformation du syndicat en un « acteur social » participant aux négociations avec les capitalistes. La défense du principe d’unité syndicale incite les syndicats à s’inscrire dans cette posture collaborationniste avec l’État et le patronat. Ces choix stratégiques vont jouer contre les organisations ouvrières traditionnelles du fait que la nouvelle génération d’ouvriers non professionnels est en réalité plus révolutionnaire. C’est ce que les directions syndicales n’auraient pas compris, c’est à dire « la nouvelle subjectivité des jeunes ouvriers, le fait que la plupart étaient déconnectés de la tradition ouvrière issue de la Résistance, leur indifférence aux critères méritocratiques de la hiérarchie d’usine, le fait que bien souvent ils n’exprimaient rien d’autre que le vent de transformation égalitaire et anti-autoritaire qui soufflait en dehors de l’usine » (La horde d’or, p. 273).